Que les résultats d’une discipline scientifique soient remis en question par un quidam non spécialiste et c’est la foire d’empoigne assurée. C’est ce qui se passe actuellement dans le petit cercle des démographes du monde entier, depuis qu’un certain Nikolay Zak a mis en doute le statut de doyenne de l’humanité de Jeanne Calment.

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Le jeune homme, jusqu’alors inconnu, a acquis une renommée mondiale en décembre dernier, lorsqu’il a publié sur le site Researchgate un article remettant en question l’âge de la célèbre Française, décédée le 4 août 1997 à Arles à l’âge de 122 ans. Selon sa théorie, la véritable Jeanne Calment serait en réalité morte en 1934, mais son identité aurait été alors usurpée par sa fille Yvonne, qui lui était très ressemblante.

Les yeux de Jeanne

La démonstration de ce Russe, qui se prétend docteur en mathématiques et employé dans l’industrie chimique, est étayée par 17 arguments tels que les souvenirs imprécis de la doyenne, l’absence de photos de famille ou le changement de couleur des yeux de Jeanne Calment sur les divers clichés restants.

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Nikolay Zak, joint par Skype, peut avoir un ton complotiste. Il dit avoir travaillé «maximum deux mois» pour soulever ces incohérences, sur la base de documents officiels et d’entretiens avec des connaisseurs du cas. «La moindre des choses, ce serait que les démographes rouvrent ce dossier et en analysent les contradictions. Mais je fais face à une très forte opposition, explique-t-il en anglais. A croire que la science est pire qu’une religion. Les chercheurs pensent plus à protéger leurs acquis qu’à tout faire pour obtenir la vérité…»

Du rififi chez les démographes

Les enjeux sont importants. Ces vénérables attirent caméras et micros sur le village, la région et le pays concernés. Pour la science, ces personnes sont aussi particulières: détiennent-elles le secret pour vivre plus longtemps?

«Rien de scientifique»

C’est pourquoi depuis des décennies, démographes et gérontologues constituent des équipes chargées de «valider» la liste mondiale des super-centenaires, mise à jour dans la base de données internationale sur la longévité, dont les chercheurs sont chargés de vérifier si les «super-centenaires» (plus de 110 ans) ont bien l’âge de leurs artères.

Dans le cas de Jeanne Calment, deux spécialistes ont été nommés pour enquêter, Michel Allard de la Fondation Ipsen, un groupe pharmaceutique français, et Jean-Marie Robine, de l’Institut national français de la santé et de la recherche médicale (Inserm). Ce dernier a été piqué au vif par l’article de Nikolay Zak. «Il n’y a rien de scientifique dans le travail de cet individu, qui n’est connu de personne, insiste-t-il. Son article n’a été validé par aucune revue spécialisée.»

Et les trous de mémoire de Jeanne Calment? «Comme toutes les personnes âgées, elle se souvenait mieux de sa petite enfance que de l’histoire récente, répond-il. Personnellement, je pense qu’elle n’a jamais rencontré Van Gogh, contrairement à ce qu’elle affirmait, ce qui a fait sa renommée. Pour le reste, tout concorde et les dates sont attestées par des documents civils et religieux.»

Vieux menteurs?

Tous ses confrères ne sont pas sur la même ligne. En particulier Michel Poulain, professeur émérite à l’Université catholique de Louvain, qui se déplace à l’étranger depuis 1997 pour vérifier l’âge des super-centenaires. «Plus quelqu’un a un âge élevé, plus il y a de risques qu’il soit erroné, explique-t-il. Tout simplement parce qu’à la fin du XIXe siècle, l’état civil n’était pas fiable dans tous les pays. En Belgique, 1% des centenaires n’ont pas 100 ans, mais ce pourcentage d’erreur grimpe à 50% pour les super-centenaires.»

Pour faire leur enquête, les démographes travaillent comme des journalistes: ils lisent des registres officiels, vérifient les dates de naissance, mariage, et mènent des entretiens approfondis avec la personne afin de confirmer, plutôt deux fois qu’une, la chronologie de son existence. Michel Poulain a ainsi déjoué plusieurs «faux super-centenaires», notamment en Sardaigne, où une dame avait 107 ans et non pas 110. Elle avait pris l’identité de sa sœur, morte à 2 ans… Au Japon, une grand-mère avait 110 ans et non pas 116. En Géorgie, une autre avait tout bonnement vieilli de vingt ans en dix ans.

Marqueur biologique

Ces différences d’âge ne sont-elles pas détectables médicalement? «Malheureusement non, répond François Hermann, gériatre aux Hôpitaux universitaires de Genève (HUG). Ce n’est pas comme pour les arbres ou les coquillages: il n’y a aucun marqueur biologique de l’âge chez l’être humain. Une année qui passe ne laisse aucune trace sur les organes ou le sang.»

Ce spécialiste dit être «troublé» par l’article de Nikolay Zak. «Une théorie résiste tant que l’on n’a pas démontré son contraire, affirme-t-il. L’idéal serait que l’on puisse tester l’ADN de Jeanne Calment et celui de sa fille.» En Suisse, d’autres experts, confrontés au texte polémique sur le record de Jeanne Calment, estiment que le document vaut la peine d’être étudié. C’est le cas du démographe Philippe Wanner, à l’Université de Genève, qui n’est cependant pas surpris par la polémique. «Jeanne Calment prouvait que la France est un endroit où il fait bon vivre, donc elle était encensée. Un verre de vin par jour, quelle meilleure publicité pour la culture française?»

Accès aux sources

Dans le sérail, le débat est tel que l’Inserm a fini par publier un communiqué de presse. L’institution rappelle que la lignée de Jeanne Calment comprend des facteurs génétiques indéniables favorisant sa longévité. Et annonce que les documents officiels, ainsi que les entretiens menés avec la doyenne devraient être rendus publics prochainement.

Michel Poulain, lui, a organisé une réunion à Paris pour échanger sur cette affaire avec ses confrères démographes. Si l’âge de décès de Jeanne Calment devait être revu à la baisse, nombre d’études scientifiques sur la longévité pourraient être caduques.

Pour le chercheur belge, l’exhumation des corps de Jeanne Calment, de son époux, ainsi que de sa fille Yvonne réglerait définitivement la question. «En dépit de la douleur d’une telle procédure, cela libérerait probablement la famille du poids du soupçon», pense-t-il. Si l’Arlésienne perdait son statut de doyenne, qui monterait sur le podium à sa place? Pas une Russe, mais une Américaine, Sarah Knauss, morte en 1999, à 119 ans.