«On a tout essayé. Davantage de fusils, de gardes, caméras, systèmes de surveillance, mais les braconniers ont toujours un coup d’avance»: Pelham Jones est de ceux qui en Afrique du Sud militent pour une mesure choc pour protéger les rhinocéros.

Ce propriétaire de réserve est membre d’un comité nommé par le gouvernement pour étudier la possibilité de légaliser la vente des cornes.

Cet appendice a l’insigne avantage de repousser, et M. Jones préférerait couper et commercialiser lui-même les cornes, plutôt que de perdre des bêtes, victimes de trafiquants prospérant grâce à l’engouement des riches Asiatiques.

Une hérésie, selon de nombreux défenseurs de l’environnement qui soupçonnent le lobby pro légalisation d’amasser des stocks de cornes en prévision des juteux bénéfices à retirer le jour où la vente sera de nouveau légalisée.

«Il faut qu’on trouve des moyens pour briser le marché noir», fournisseur des officines de médecine traditionnelle asiatique, qui prête à la corne de rhino toutes sortes de vertus curatives, rétorque de son côté Pelham Jones.

«Il existe une croyance selon laquelle la corne de rhino ''marche'' Une perception similaire à celle qui fait vendre les produits de jeunesse, les produits de beauté par l’industrie pharmaceutique tous les jours, dans toutes les villes du monde. Malheureusement c’est la réalité […] et nous pensons qu’en fournissant une offre légale et contrôlée, ça réduira toute la fantasmagorie autour du produit; et nous espérons que les gens réaliseront alors que le produit ne marche pas», dit-il.

Il a acheté son premier rhinocéros il y a 25 ou 30 ans. Pas pour des raisons sentimentales -les rhinocéros n’étaient pas spécialement chouchoutés- mais pour clouer la pancarte «Big Five» à l’entrée de sa réserve.

Et pouvoir ainsi se prévaloir de la présence des cinq animaux les plus prisés des amateurs de safari: éléphants, buffles, lions, léopards et rhinocéros. A l’époque, personne n’imaginait monter un business de corne.

«Et puis les malheurs ont commencé», enchaîne-t-il.

Le commerce de corne de rhinocéros est banni par la Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction (CITES) depuis 1977.

Mais la vente de ce trophée est resté autorisée à l’intérieur des frontières sud-africaines jusqu’en 2008, quand brusquement le braconnage a augmenté.

L’année suivante, le gouvernement imposait un moratoire sur la corne pour empêcher les criminels d’exploiter les failles du système et notamment d’acheter légalement des stocks en Afrique du Sud pour les exporter illégalement.

Selon des experts, ce régime de prohibition a eu l’effet inverse de celui recherché et a exacerbé le braconnage, fournissant un créneau au crime organisé: plus il est difficile de se procurer de la corne, plus le trafic est lucratif.

Un an après le moratoire, 333 rhinocéros étaient braconnés en Afrique du Sud. Puis 448 en 2011, 668 en 2012, 1 004 en 2013 et cette année, en ce début de novembre, 979 de ces mammifères ont déjà été décimés, pour la plupart dans le célèbre parc national Kruger (nord-est).

A l’initiative de l’Afrique du Sud, le sujet de la légalisation de la vente pourrait donc revenir à l’occasion de la prochaine conférence CITES, en 2016.

«Si l’on veut mettre tranquillement sur la table une proposition qui puisse être soutenue par les autres, il faudra être clair sur les faits», estime Rose Masela, chef d’unité au ministère sud-africain de l’Environnement.

«Si on propose la vente, quels seront les avantages? Certains pensent que ça encouragera la demande. Certains jugent qu’il faut se réveiller, que la demande existe, et qu’on va trouver un moyen régulé de maintenir cette demande», dit-elle.

«En tout cas, nous avons besoin d’une proposition clairement structurée précisant jusqu’au moindre détail si le commerce doit reprendre», a-t-elle ajouté, lors d’une récente table ronde.

«Il y a deux lobbies», observe l’homme d’affaires sud-africain Dex Kotze, organisateur d’une marche anti-braconnage en octobre. «Le gouvernement travaille avec le lobby pro commerce pour légaliser la corne de rhinocéros, et il y a aussi beaucoup de gens qui pensent que ça ne marchera pas.»

Selon lui, l’offre de cornes, même légale, ne parviendra jamais à satisfaire la demande. Il y a trop de nouveaux riches en Asie prêts à dépenser des fortunes pour s’en procurer: jusqu’à 100 000 dollars le kilo au Vietnam ces jours-ci.

«Du point de vue commercial, ça ne tient pas debout», dit-il.