Biodiversité

Le lagon de Mayotte sous pression

L’archipel devenu département français en 2011 possède l’un des plus riches lagons du monde avec une double barrière de corail. Confrontés au développement économique et démographique, ses habitants développent une nouvelle conscience environnementale

La balade a été plutôt sportive: la fin a dû s’effectuer en rappel, sur l’une des falaises qui surplombent la large plage de sable clair. Mais Papani, sur Petite-Terre, à l’est de Mayotte, se mérite: aucune route n’y mène. Les membres de l’association environnementale Oulanga na Nyamba se retrouvent donc seuls à arpenter le sable chaud face à l’océan Indien. A quelques encablures, une unique double barrière de corail abrite une biodiversité aussi riche que colorée: plus de 760 espèces de poissons dont les napoléons ou les requins marteaux, espèces en danger d’extinction, 250 espèces de coraux répertoriés, ou encore 26 espèces de mammifères marins, dont une poignée de dugons qui font encore fantasmer les plongeurs.

Et sur le sable… des bouts de plastique, de filets de pêche, des tongs, une brique de jus jaunâtre fabriquée le 25 mai 2018, une canette de bière dont la date de consommation a expiré en octobre 2018 et même un déodorant vantant des «sensations jasmin et monoï». Tous probablement passés par l’océan et le lagon.

En vitesse accélérée

Situé au bout du canal du Mozambique, entre Madagascar et les Comores, l’archipel de Mayotte – dont deux îles, Grande-Terre et Petite-Terre, sont habitées – a été oublié par la métropole française pendant des décennies. Mais le développement en vitesse accélérée et sans encadrement suffisant fait peser de lourdes menaces sur le plus grand lagon de l’océan Indien.

Quand nous étions petits, nos seuls déchets étaient biodégradables: des peaux de banane, de mangue… aujourd’hui, ce n’est que du plastique!

Naïlane-Attoumane Attibou, Fédération mahoraise des associations environnementales

«Ici, on voit le changement à vue d’œil», raconte Naïlane-Attoumane Attibou, secrétaire général de la FMAE (Fédération mahoraise des associations environnementales). Le Mahorais de 36 ans a suivi des études dans la métropole française. «A Bordeaux, j’ai étudié l’évolution de l’espace rural français en 200 ans, dit-il. Ces changements, je les ai tous vus ici en une génération: les routes, l’électricité qui est arrivée en 1991 dans mon village, la consommation…» Mais les infrastructures, comme les comportements, n’ont pas suivi aussi vite.

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Immigration massive

«Quand nous étions petits, nos seuls déchets étaient biodégradables: des peaux de banane, de mangue… aujourd’hui, ce n’est que du plastique!» explique-t-il. Les habitants de ce petit bout d’océan Indien devenu département français en 2011 ont dû radicalement changer leurs habitudes et ce n’est pas facile. D’autant plus que le système de ramassage et le seul centre de traitement des déchets non toxiques de l’archipel, ouvert en 2014, sont censés répondre aux besoins de 256 000 habitants, selon les derniers chiffres officiels (2017).

Le système des eaux usées n’est pas encore en place pour toute la population officielle, alors que, dans les quartiers champignons, s’amassent anarchiquement des petites maisons de tôle

En réalité, la population de Mayotte atteint probablement 350 000 ou 400 000 personnes. Le développement de l’archipel a creusé un écart important entre son niveau de vie et celui de ses voisins comoriens, distants d’à peine 70 km. L’immigration illégale massive crée une pression démographique pesant sur toutes les infrastructures.

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Les déchets se retrouvent dans les caniveaux, puis dans les rivières ou dans des décharges sauvages qui se déversent dans le lagon aux premières pluies. Et les vagues repoussent les gros éléments vers les plages comme Papani. Mais ce n’est pas tout: le système des eaux usées n’est même pas encore en place pour toute la population officielle, alors que des petites maisons de tôle s’amassent anarchiquement dans les quartiers champignons… «Les eaux usées s’infiltrent dans la terre et se déversent dans le lagon, souligne Naïlane-Attoumane Attibou. Chaque année des plages sont déclarées impropres à la baignade.»

Braconnage

Sur la plage de Papani, les membres de l’association Oulanga na Nyamba s’attellent à leur mission du jour. Ils ne sont pas venus pour les déchets mais pour les tortues: l’association œuvre pour leur protection. Deux espèces de tortues marines, la verte et l’imbriquée, ont choisi Mayotte pour leur reproduction. François-Eli Paute d’Oulanga na Nyamba et ses deux collègues suivent les traces des pattes sur le sable pour compter le nombre de dépôts d’œufs aménagés depuis deux semaines.

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Mais en remontant sur le haut de la plage, près des falaises, les trois environnementalistes trouvent ce qu’ils croisent à chaque mission: deux carcasses mutilées. Des inconnus ont tué et dépecé deux tortues vertes à même le sable pour vendre leur viande. D’après les carcasses retrouvées, au moins 300 sont tuées chaque année à Mayotte, sur les 3000 qui viennent pondre tous les ans. Pourtant les deux espèces sont protégées car menacées d’extinction.

Nous vivons dans une société très fataliste, mais les gens commencent à nous suivre

Naïlane-Attoumane Attibou

Le braconnage touche toutes les espèces. Pour en limiter l’impact, les services du Parc naturel marin, créé en 2010, parcourent régulièrement le lagon. Ce jour-là, au nord de Grande-Terre, la patrouille accoste une pirogue à balancier en bois. Les deux pêcheurs viennent de passer plusieurs heures à attraper des poulpes avec une pique en fer. A pied, c’est licite, car la marée ralentit la productivité, mais avec un masque et tuba, c’est interdit. Et de toute façon, le quota autorisé, sans permis de pêche, est de cinq animaux. Les policiers de l’environnement en comptent 41 dans la frêle embarcation. Les deux pêcheurs, des Comoriens entrés illégalement à Mayotte, vont être renvoyés dans leur pays, sur l’île d’Anjouan, leur matériel saisi et finalement détruit.

Pression sans précédent

Les services du Parc naturel marin se battent aussi pour que la flotte industrielle autorisée à pêcher dans cette aire marine protégée reste limitée. Car la transformation de Mayotte en département français a paradoxalement ouvert l’aire marine protégée à des bateaux des Seychelles, grâce à un accord passé par l’Union européenne.

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Mayotte doit faire face à une pression sans précédent sur sa biodiversité. Mais les Mahorais commencent à prendre conscience des menaces qui pèsent sur leur lagon. «L’essentiel des associations a été créé dans les années 2000, d’abord autour du problème des déchets», explique Naïlane-Attoumane Attibou. Journées de ramassage des déchets, mobilisations sur des projets menaçant des écosystèmes: les associations tentent de promouvoir l’écologie. «Nous vivons dans une société très fataliste, mais les gens commencent à nous suivre», affirme le Mahorais. Après un développement à vitesse accélérée, Mayotte doit maintenant organiser sa protection de l’environnement en vitesse accélérée.

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