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Environnement

L’agro-écologie, l’avenir de l’agriculture en Suisse?

Tandis que l’Union suisse des paysans milite pour plus d’agriculture industrielle, la France déploie son premier projet d’agro-écologie.Ce concept vise à produire plus avec moins. Quelques exploitations suisses s’y sont mises

L’agro-écologie, l’avenir des cultures respectueuses?

Nature Tandis que l’Union suisse des paysans milite pour plus d’agriculture industrielle, la France déploie un projet d’intensification écologique

Ce concept vise à produire plus avec moins

Entre l’agriculture industrielle et sa forme entièrement biologique, il existe aujourd’hui une troisième voie: l’agro-écologie. Cette formule se répand en Europe. La France, avec son «projet agro-écologie pour la France» poussé par le ministre de l’Agriculture, veut en devenir le leader mondial. La Suisse s’y intéresse.

L’agro-écologie? La méthode consiste à réduire les intrants, c’est-à-dire à limiter les pesticides, parce que polluants, les machines et les engrais chimiques, parce que coûteux, et enfin l’eau. Parallèlement, la productivité est maintenue, voire augmentée, grâce à une meilleure utilisation des propriétés des plantes. De plus, l’environnement est mieux préservé.

Or, actuellement, c’est plutôt la sécurité alimentaire qui fait débat. L’Union suisse des paysans (USP) vient de lancer sa récolte de signatures pour une initiative dans ce sens. A 54%, le taux d’auto-approvisionnement du pays a baissé de quatre points en 20 ans: l’USP estime que la nouvelle politique agricole (PA 14-17), entrée en vigueur au 1er janvier 2014, fait la part trop belle à l’environnement. En face, Pro Natura dénonce une quête d’intensification souillant la nature.

L’agro-écologie, également appelée intensification écologique, pourrait être la solution. Mais le principe est à peine évoqué dans la PA 14-17. «Et la plupart des agronomes ne savent pas ce que c’est», indique David Caillet-Dubois, responsable Biodiversité chez Agridea, une association qui fait le lien entre la science et les exploitations rurales. Les choses bougent, toutefois. Agridea vient de lancer une plateforme internet sur ce thème et y sensibilise les conseillers agricoles. Et l’institut fédéral de recherche en agronomie Agroscope suit des projets d’agro-foresterie depuis le 1er janvier 2012.

C’est là une des pistes les plus spectaculaires. Longtemps arrachés pour agrandir les surfaces utilisées comme champs, les arbres sont à l’honneur avec cette technique, au nom d’une meilleure utilisation du sol: leurs racines, plongeant à cinq mètres, ne concurrencent pas les cultures classiques, qui se contentent de 50 cm de terre.

Il y a trois ans, Nicolas Bovet, agriculteur à Arnex-sur-Orbe (VD), a planté 250 arbres sur une parcelle de 7,5 hectares: entre chaque rangée, une bande de 27 m de large lui permet de continuer à cultiver maïs, blé, seigle, orge… Une culture qui nécessite qu’il taille les branches basses pour passer avec les machines, et la couronne pour limiter l’ombre. En échange, «les arbres limitent l’érosion du sol et le dessèchement, et ils favorisent la création d’un microclimat, ce qui améliore les rendements, analyse Nicolas Bovet. Leurs feuilles et les branches broyées apportent de la matière organique et leurs racines profitent des nutriments qui n’ont pas été absorbés par les cultures.»

En choisissant un mélange de variétés d’arbres à «haute valeur», comme le noyer, le sorbier, l’alisier, le merisier, l’agriculteur devra toutefois attendre une bonne quarantaine d’années avant d’en tirer un profit. «Cela valorise la parcelle. Ou alors ce sera pour mon fils», prévoit-il. Des expériences similaires sont menées en Suisse alémanique, avec des peupliers destinés au bois de chauffage ou des arbres fruitiers.

Une simulation récente d’Agroscope montre que le seuil de rentabilité, pour une parcelle en agro-foresterie dotée d’arbres fruitiers, est atteint en 3 à 16 ans en fonction des espèces, du nombre d’arbres, des cultures pratiquées au-dessous et du montant des paiements directs. Si le bois des arbres est utilisé comme bois d’œuvre, le rendement de la culture intercalaire est similaire à une culture en plein champ pendant environ 25 ans, puis sa baisse est compensée par la valorisation des arbres. Le tout atteint alors, une fois le bois coupé et vendu, une productivité globale de près de 150% par rapport à une parcelle en monoculture sur la même durée, selon une étude de l’Institut français de recherche en agronomie (INRA) datant de 2005.

Autre technique d’agro-écologie: le semis direct sur couvert végétal, encore peu connu, qui réduit la mécanisation et les apports chimiques tout en offrant de bons rendements. Dans les jours qui suivent la récolte de sa culture en plein champ, l’agriculteur sème un mélange de plantes qui, écrasé au rouleau en automne, constituera un tapis de verdure intéressant pour accueillir ses prochains semis, de céréales par exemple. Les légumineuses sont une composante importante de ce couvert: comme elles captent l’azote de l’air, elles en restituent une partie au sol, ce qui limite les engrais. Nicolas Bovet y ajoute des plantes à racines pivotantes, telles que des radis, des nigers ou des tournesols, dont le déploiement rapide empêche celui des adventices, autrement dit les mauvaises herbes. Toutes les plantes sont aussi choisies pour leur faible résistance au gel: naturellement détruites pendant l’hiver, elles se transforment en humus. Tandis que leurs racines auront assuré un travail du sol qui remplace le labour. «Cette technique progresse de près de 100 ha par an dans le canton de Genève», note Nicolas Courtois, conseiller à AgriGenève.

«Je suis passé de 9 tonnes de nitrate d’ammoniaque pour 25 ha à 3,5 t pour 20 ha en trois ans, et j’espère bien descendre à deux tonnes», dit Nicolas Bovet, qui complète avec la fumure de son élevage de poulettes. Et il a aussi renoncé aux labours: «Je n’ai plus de charrue coûteuse, plus de frais d’entretien, ni besoin de hangar pour la parquer.» Seul un passage d’herbicide s’avère parfois nécessaire au printemps. Et c’est un collègue qui effectue les semis directs avec l’équipement ad hoc.

Enfin, l’association de cultures, en combinant plusieurs plantes dans le même champ, permet d’abandonner les produits chimiques et de faire du bio. La difficulté: trouver des cultures qui se sèment et se récoltent en même temps, et qui se complètent. C’est le cas des céréales et des légumineuses: quand les premières puisent l’azote dans le sol, les secondes le prennent dans l’air. Et les racines du pois et de l’orge, par exemple, n’ont pas la même profondeur. La légumineuse, assez couvrante, freine le développement des mauvaises herbes. Et, en s’agrippant à la tige de céréale, elle est plus facile à récolter. «Les rendements sont un peu meilleurs car plus réguliers: la diversité des cultures nous rend moins dépendants de la météo», dit Alexandre Bovet, agriculteur à Pailly, qui mélange aussi féverole et avoine. De son côté, Matthieu Glaser, à Champ­vent, «constate aussi moins de maladies et de ravageurs». Données aux vaches en remplacement du soja importé, les graines ne sont pas séparées. Il faut payer un petit supplément pour leur tri si elles sont revendues.

Les observations et les mises au point de cette technique se poursuivent. Par exemple, «il faut bien régler la moissonneuse-batteuse: assez gros pour ne pas abîmer les pois et assez fin pour ne pas perdre les grains d’orge», dit Matthieu Glaser. L’exploitant a essayé le lupin, mais il s’est avéré mal adapté à sa région. Inspiré par des expériences sud-américaines, Alexandre Bovet, lui, veut marier maïs et haricot à rames.

Les freins à l’essor de cette nouvelle forme d’agriculture sont importants. Pionniers, les adeptes de l’agro-écologie doivent beaucoup se documenter par eux-mêmes. Seule une formation existe en France, à Dijon, depuis 2012. Quelques modules figurent dans les cursus des écoles agricoles suisses. «C’est une agriculture exigeant plus d’attention, note Jean-Philippe Mayor, chef suppléant de l’Agroscope. Au lieu d’une simple giclée d’herbicide, on doit maîtriser la couverture végétale. Dans une vigne, elle ne doit pas concurrencer les plants, il faut la semer, l’entretenir.» L’exploitant devra aussi revoir son équipement, se doter d’un semoir pour semis directs, par exemple. Et une bonne maîtrise technique est indispensable. La culture du maïs sur prairie, qui permet, une fois la récolte faite, d’y envoyer brouter les vaches est possible en Suisse orientale mais pas en Suisse romande, du fait de sécheresses régulières.

«Le concept d’agro-écologie n’est pas encore bien défini en Suisse, dit Nadine Degen, responsable de la production végétale à l’USP. Nous voulons en tout cas qu’une intensification écologique soit durable, c’est-à-dire qu’à côté de l’écologie la même priorité soit donnée au développement économique et social des exploitations sur le long terme.»

A quand sa généralisation? «C’est une question de soutien, résume Jean-Philippe Mayor: si les paysans sont payés le juste prix, ils le feront. Mais une chose est sûre, on y viendra, c’est l’avenir.» «L’intensification écologique est un grand défi mais la Suisse, avec son souci déjà ancien d’une agriculture durable, est bien placée», estime Dominique Kohli, sous-directeur à l’Office fédéral de l’agriculture.

La productivité globale atteint 150% par rapport à une parcelle en monoculture

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