Laisser vivre la forêt

Le milieu forestier abrite une grande diversité d’animaux et de plantes, dont la protection passe par la création de réserves. Comment concilier cette exigence avec l’exploitation du bois? Le thème est en discussion dans le cadre de la mise en œuvre de la Stratégie Biodiversité Suisse

Zone de production de bois, lieu de délassement et de promenade, protection contre les chutes de pierres et autres avalanches: la forêt suisse est tout cela à la fois. Mais elle constitue aussi un havre de vie pour des milliers d’espèces animales et végétales, dont certaines sont menacées. De nouvelles mesures destinées à les protéger pourraient être décidées dans le cadre de la mise en œuvre de la Stratégie Biodiversité Suisse. Acceptée en 2012, elle vise à assurer la pérennité de la diversité biologique sur le territoire helvétique, par le biais de mesures concernant des domaines aussi variés que la sylviculture, l’agriculture, l’énergie ou le tourisme. Un plan d’action, élaboré par les acteurs concernés à l’automne dernier, est en discussion auprès des services fédéraux.

Dans le domaine forestier, la promotion de la biodiversité passe en grande partie par la création de réserves, dans lesquelles le bois n’est pas exploité. A Montricher, dans le canton de Vaud, quelque 115 hectares (ha) de forêt ont ainsi été libérés de toute intervention humaine depuis dix ans. Cette surface forestière demeurera libre d’évoluer naturellement pendant encore au moins quarante ans, selon les termes du contrat auquel se sont engagés les propriétaires des lieux, la commune de Montricher et le canton de Vaud.

Lorsqu’on se rend sur place, on emprunte d’abord une route qui sillonne à travers une forêt de production de bois, constituée de diverses essences, dont des hêtres, sapins blancs et épicéas. Quelques minutes de marche sur un sentier amènent ensuite à la réserve elle-même. On croyait découvrir une forêt impénétrable, et là, surprise: la différence entre surface exploitée et protégée n’est presque pas perceptible. La zone en réserve est seulement un peu moins propre et en ordre que la forêt de production, avec davantage de branchages tombés au sol qui n’ont pas été débarrassés. «Dix années de mise en réserve n’ont pas profondément transformé l’aspect des lieux, reconnaît Marc Silva, l’inspecteur forestier responsable de la zone de Montricher. En forêt, les changements s’opèrent sur le long terme…»

La forêt ne cesse de progresser depuis cent cinquante ans et couvre aujourd’hui près d’un tiers du territoire helvétique. Mais certains stades de développement, particulièrement importants pour les espèces vivantes, manquent à l’appel: c’est le cas des forêts clairsemées et de lisière, qui accueillent les animaux et plantes friands de lumière, dits héliophiles. On manque aussi de forêts dites «naturelles», dans lesquelles les arbres peuvent effectuer l’intégralité de leur cycle de vie, du stade d’arbrisseau jusqu’à la mort. «Les arbres en phase de dépérissement sont très rares dans les forêts exploitées, car ceux qui pourraient vivre 400 ans sont en général coupés autour de 100 à 150 ans, au moment où ils ont la taille optimale pour l’exploitation en scierie», relate Marcus Ulber, responsable de la politique forestière chez Pro Natura.

C’est pour favoriser ces deux types de forêts – naturelles et clairsemées – que des réserves sont créées. Pour les forêts naturelles, aucune intervention humaine n’est prévue, comme à Montricher: on parle alors de réserve totale. Dans le cas des forêts clairsemées, en revanche, des coupes peuvent être effectuées, mais seulement dans l’objectif de favoriser les espèces héliophiles; on est dans une réserve dite particulière. «Pour obtenir une forêt clairsemée, on est parfois amené à effectuer davantage de coupes de bois que dans une forêt exploitée, ce qui peut paraître paradoxal», indique Marcus Ulber. Pro Natura pilote plusieurs projets en faveur de la rosalie des Alpes, un joli mais rare coléoptère bleuté, qui se plaît dans les forêts de hêtres lumineuses et riches en bois mort; deux éléments qui font défaut dans les forêts suisses.

A Montricher, outre la réserve intégrale, des «îlots de sénescence» ont aussi été créés au cœur de la forêt exploitée. Il s’agit de groupes de quelques arbres, répartis sur une surface de 1 ha minimum, que les forestiers laissent vieillir puis mourir sur pied. «Des mini-réserves, en quelque sorte», dixit Marc Silva. «Un des objectifs de ces îlots est de mettre en réseau les forêts naturelles, afin que les animaux puissent se déplacer de l’une à l’autre», explique Jean Rosset, le président de la Société forestière suisse, qui regroupe les professionnels du milieu forestier. A une plus petite échelle encore, la promotion de la biodiversité en forêt passe aussi par le maintien d’«arbres-habitats», autrement dit des arbres isolés conservés en tant que lieu de vie pour d’autres espèces.

On rend visite à un de ces vénérables représentants du monde végétal, un immense sapin blanc qui a déjà perdu une partie de son écorce, ainsi que son sommet. «Il est en fait rare que les arbres morts basculent d’un seul coup; en général, ils perdent peu à peu des morceaux de tronc, comme celui-ci», précise Marc Silva. Le long de ce qui reste de son tronc, le sapin est couvert de cavités; elles ont été creusées par des pics pour y pondre leurs œufs, puis colonisées par d’autres espèces d’oiseaux ou par des chauves-souris. Des lichens et des mousses ont envahi l’écorce et de gros champignons en forme de sabot de cheval y ont poussé. «Le bois mort est un élément essentiel de la biodiversité en forêt; il accueille un quart des espèces forestières», indique Thibault Lachat, spécialiste de la thématique au WSL, l’Institut fédéral de recherches sur la forêt, la neige et le paysage, à Birmensdorf. «Ce sapin doit avoir plus de 200 ans, il inspire le respect, admet Marc Silva. Mais avec environ 12 m3 de bois, il aurait aussi valu de l’argent, si on l’avait coupé…»

Cet argument illustre la difficulté à laquelle se trouvent confrontés les gestionnaires de la forêt. L’exploitation forestière est en effet déficitaire en Suisse depuis de nombreuses années, en raison de la baisse du prix du bois au niveau mondial et du niveau élevé des charges salariales par rapport aux autres pays européens producteurs de bois. «De plus, les exploitants devront probablement répondre à des besoins en bois allant croissant, notamment du fait du recours accru à la biomasse comme source d’énergie», constate Jean Rosset.

Il existe bien des subventions prévues par la Confédération pour la création de réserves, mais les professionnels ne les estiment pas suffisantes. «Elles ne peuvent pas tout compenser; notre principale source de revenu demeure la vente du bois», affirme Didier Wuarchoz, membre du comité central d’Economie forestière Suisse, l’organisation faîtière des propriétaires suisses de forêts. L’accroissement de la surface des réserves ne déclenche pas non plus l’enthousiasme de tous les forestiers. «On peut craindre que le nombre de places de travail diminue. Et puis, une fois un contrat passé pour une réserve, on ne peut plus y intervenir, ce qui peut poser problème si une maladie se propage dans la forêt par exemple», explique Marc Silva.

Actuellement, les réserves représentent à peine 5% de la couverture forestière suisse. En 2001, la Confédération, avec les directeurs cantonaux des forêts, a décidé d’atteindre les 10% de réserves (totales et particulières) d’ici à 2030. Mais depuis, la Suisse a également ratifié la Convention internationale sur la diversité biologique, qui veut que chaque Etat partie crée des zones protégées sur 17% de son territoire. Et une évaluation par le Forum Biodiversité Suisse de l’Académie des sciences naturelles, publiée l’année dernière, estimait à plus de 30% la surface forestière qui devrait être protégée… «Ce chiffre peut paraître très élevé et difficilement réalisable, reconnaît Thibault Lachat, qui a participé à la rédaction de ce rapport. Mais c’est la surface nécessaire si on souhaite maintenir les espèces forestières les plus exigeantes.»

Des objectifs plus ambitieux de mise sous réserve seront-ils arrêtés dans le cadre du plan d’action Stratégie Biodiversité Suisse? Il faudra, pour le savoir, attendre la fin de l’année, lorsque le Conseil fédéral se prononcera sur les mesures qui lui ont été proposées. Du côté de Pro Natura, on milite pour que 10% de la surface forestière soit convertie en réserve totale et 8% en réserve particulière. «Mais il serait surtout important que les moyens alloués pour financer ces mesures soient augmentés», estime Marcus Ulber. Didier Wuarchoz, de son côté, aimerait que la durabilité de la forêt au sens large soit soutenue: durabilité écologique donc, mais aussi sociale et économique. Reste à savoir si et comment la forêt pourra satisfaire simultanément à toutes ces exigences.

«Le bois mort est un élément essentiel de la biodiversité; il accueille un quart des espèces animales et végétales en forêt»