Archéologie

L’Amazonie colombienne, eldorado de la peinture rupestre

Depuis la fin du conflit avec les FARC, les archéologues explorent la forêt vierge où d’incroyables peintures rupestres témoignent d’un peuplement ignoré jusqu’alors

Deux sortes de mastodontes ocre-rouge se font face très haut sur la paroi blanche qui a surgi de la forêt. Et les questions surgissent: qui les a peints? Quand? Comment? Seraient-ce des animaux préhistoriques ou juste de très volumineux tapirs?

Nous sommes dans la forêt tropicale humide de la région du Guaviare dans le sud de la Colombie, aux portes de l’Amazonie, au pied d’une des falaises de la Serrania de La Lindosa, une formation rocheuse précambrienne – une des plus vieilles de la terre – qui s’élève à travers le vert émeraude des palmiers, des lianes, des arbres à caoutchouc, tandis que des singes roux discutent dans leurs cimes.

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En dessous de ce qui semble être des mammouths tropicaux, il y a aussi des signes géométriques, des mains dessinées d’adultes et d’enfants, un couple enlacé, d’autres animaux, dont chaque membre de l’expédition tente de deviner l’identité. Un tatou? Des cerfs? Des lamas? Un caïman? Et même un immense serpent qui serait muni de pieds?

Ere de la mégafaune

Trois archéologues, Gaspar Morcote, Javier Francisco Aceituno et Marc Robinson, respectivement de l’Université nationale de Bogota, de l’Université d’Antioquia et de l’Université d’Exeter, ne se lassent pas de commenter ces peintures rupestres qui datent sans doute, pour certaines, d’il y a plus de douze mille ans.

Car ces magnifiques dessins qui couvrent la falaise dite «le Cerro Azul», sur près de 100 mètres de long et jusqu’à 11 mètres de hauteur en certains endroits, pourraient bouleverser ce qu’on sait sur le peuplement de cette région encore très mystérieuse des Amériques.

«Si ces gros bœufs sont bien des mastodontes, cela confirme que l’Amazonie était peuplée à l’ère de la mégafaune, ces grands animaux du pléistocène qui se sont éteints pendant l’holocène», explique Gaspar Morcote, qui espère aussi trouver des traces de glyptodons (tatous géants) ou de mégathériums (ours paresseux géant).

Ces trois archéologues, avec le professeur José Iriarte de l’Université d’Exeter et trois étudiants, étaient en expédition en novembre dernier. Spécialistes de paléobotanique, les peintures les fascinent, certes, mais leur servent surtout d’indication quant aux emplacements où faire des excavations.

Leur marotte à eux, ce sont les éléments microscopiques qu’on peut trouver dans les sols: pollens, phytolithes, autant d’empreintes digitales qui racontent l’histoire des peuples de la forêt, des changements climatiques, de la domestication des espèces, de l’introduction de l’agriculture. «Nous écrivons l’histoire des peuples sans historiens, nous donnons une voix aux peuples sans histoire», s’exclame Javier Francisco Aceituno.

Danses immobiles

Les peintures, faites avec un minéral (essentiellement du manganèse) qui a garanti leur conservation jusqu’ici, sont impossibles à dater scientifiquement au carbone 14. Mais les vestiges de carbone végétal, ou les restes de graines trouvés au pied des fresques peuvent l’être, et sont ensuite associés aux éléments culturels comme des restes de céramique ou d’instruments en silex découverts au même endroit.

Pour cela, les archéologues font des excavations minutieuses en grattant la terre par couches de 5 centimètres pour mettre au jour les différentes strates géologiques, puis passent au tamis les sédiments, les lavent, les classent avant de les étudier en laboratoire. Certains échantillons d’une première expédition en 2015 ont été datés au carbone 14 avec certitude. Verdict: 12 200 ans. «Nous allons vérifier une autre date de 19 000 ans», souligne avec espoir le professeur Morcote.

L’étude systématique et scientifique de ces trésors de l’humanité vient à peine de commencer. En 1948, l’explorateur français Alain Gheerbrant avait sans doute été l’un des premiers à découvrir cette «falaise d’un blanc éclatant» où «des animaux, des hommes et des singes rouges se chevauchaient en un palimpseste de danses immobiles».

Région impénétrable

«Nous étions devant quelque chose de tout à fait nouveau, d’absolument original dans l’histoire des arts primitifs», ajoute-t-il dans son livre Orénoque-Amazone (Folio, 1992). Dans la Serrania de La Lindosa, cinq grandes fresques ont déjà été mises au jour, mais il y en a certainement d’autres. «Faire de l’archéologie en Amazonie est une sinécure», soupire Javier Francisco Aceituno. Ses bras sont couverts de piqûres: la veille, il a fallu plus de quatre heures de marche harassante dans la forêt avec un guide aguerri pour explorer un nouveau site.

Un peu plus au sud du massif de La Lindosa, le parc national du Chiribiquete, déclaré en juin dernier patrimoine mondial de l’humanité, étend ses 43 000 mystérieux kilomètres carrés de forêt vierge, où des peuples indigènes non contactés vivent sans doute encore. Des milliers d’autres peintures rupestres y ont été découvertes. Mais les autorités colombiennes privilégient pour l’instant l’ouverture au public de la Serrania de La Lindosa, déclarée depuis le mois de juin aire archéologique protégée, bien plus facile d’accès.

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La région est longtemps restée impénétrable, théâtre des violences du long conflit entre la guérilla des FARC, le gouvernement, les paramilitaires, les narcos. Il a fallu attendre les années 1990 pour que commencent les premières expéditions scientifiques, mais c’est surtout depuis 2015 – début de l’arrêt des combats avec les FARC, avant l’accord de paix historique de novembre 2016 qui mit fin à un conflit de plus d’un demi-siècle ayant fait 260 000 morts – que les chercheurs peuvent y passer du temps.

Les premiers colons sont arrivés à San José del Guaviare, chef-lieu du département, à la fin du XIXe siècle, pour la fièvre du caoutchouc. Puis d’autres les ont rejoints pour le boom des peaux de tigre, de la pêche ou des bois précieux. Il y eut ensuite l’âge d’or de la marijuana dans les années 1970, puis celui de la coca dans les années 1980.

A chaque étape, les peuples indigènes de la forêt – Guayavero, Nukak, Jiw – ont été décimés, perdant, au rythme des violences et de la déforestation, une grande partie de leur territoire et de leur culture. Et les colons ont amassé des fortunes, défaites tout aussi rapidement.

Expier ses fautes

A une heure de piste ou de bateau de San José del Guaviare, le village d’El Raudal del Guayabero – d’où on part voir les peintures rupestres – est le témoin de ces histoires tragiques. Aujourd’hui, les paysans sont nombreux à avoir détruit – conformément au programme de substitution des cultures de l’accord de paix – leurs cultures de coca, mais les aides promises en échange par le gouvernement tardent à arriver.

Certains, pour subsister, sont donc partis replanter un peu plus loin dans la forêt. D’autres misent avec espoir sur le tourisme. Au Raudal del Guayabero, deux modestes épiceries et quelques échoppes offrent café et déjeuner et plusieurs guides attendent les visiteurs.

L’autre grande question est: comment les peuples d’Amazonie ont-ils peint si haut sur ces falaises abruptes? Sur certains dessins, on devine des sortes d’échelles ou d’échafaudages. La réponse la plus logique pour les scientifiques. Mais bien des légendes courent parmi les peuples indigènes. Don José, un ancien paysan cocalero devenu un des guides et gardiens des peintures, aime raconter celle-ci: les membres de la communauté reconnus coupables de certains crimes étaient envoyés dessiner sur ces falaises pour expier leurs fautes. Et pour qu’ils puissent dessiner si haut, les chamans leur donnaient à boire une potion qui les faisait léviter…

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