Lana Kandalaft aime que les choses aillent vite, très vite. Loin de nous l’idée d’évoquer une quelconque précipitation, non… Disons plutôt une extrême détermination qui se traduit dans un parcours sans aucun temps mort. «Je suis toujours dans le rush, c’est comme cela que je fonctionne.» Le rush? Peut-être, mais dicté par le désir sans cesse renouvelé d’apporter quelque chose de concret aux patients atteints de cancer, maladie où la patience n’est pas toujours mère des vertus…

Car la recherche sans aboutissements cliniques n’intéresse que peu la Libanaise d’origine. Cela tombe bien: amener les innovations en termes de lutte contre le cancer au chevet du malade est au cœur de sa mission actuelle à la tête du Centre de thérapies expérimentales du CHUV, à Lausanne. Forte d’une équipe de 85 personnes, son objectif premier est de développer des traitements par immunothérapie, consistant à mobiliser le système immunitaire du patient pour que celui-ci éradique de lui-même la tumeur. Une stratégie thérapeutique ayant déjà montré de très bons résultats, notamment pour les malades atteints de leucémies aiguës ou de mélanomes métastatiques, et dont les premiers patients romands pourraient bénéficier dès l’été. «La mise sur pied du Centre de thérapies expérimentales a été un immense enjeu. Même si nous attendons encore la validation de Swissmedic afin de pouvoir commencer nos activités dans les laboratoires d’Epalinges (qui seront parmi les plus grands d’Europe, ndlr), le plus dur est désormais derrière nous. Il est maintenant temps que cela bénéficie au patient.»

Malgré le challenge que représentent ses nouvelles fonctions, Lana Kandalaft ne s’arrête pas là. En parallèle, cette dernière a également créé, en juin 2016, un groupe de recherche dont l’objectif est d’élaborer des vaccins innovants contre le cancer, réalisés en fonction des mutations spécifiques aux tumeurs de chaque patient et s’inscrivant en complément d’approches thérapeutiques plus classiques. «C’est mon autre passion académique. J’estime que tout le monde mérite d’avoir accès à ce type de traitement personnalisé.» Une première étude sur un vaccin contre le cancer des ovaires pourrait débuter d’ici la fin de l’année.

Tout laisser derrière soi

De la détermination, donc… qui se manifeste très tôt. Lana Kandalaft avait à peine bouclé ses études en pharmacie réalisée à l’Université d’Amman en Jordanie, qu’elle voyait déjà plus loin. «A 16 ans, j’ai tout laissé derrière moi pour faire un doctorat en biologie cellulaire et thérapeutique en Grande-Bretagne. C’était dur de devoir quitter ma famille, mon petit ami… Mais j’étais aussi très curieuse de pouvoir en apprendre plus, car il était très clair depuis toute jeune, que je voulais faire de la science.» Un article, «The Hallmarks of cancer» de Douglas Hanahan, biologiste américain et directeur de l’ISREC à l’EPFL, lui ouvre les yeux. «C’est grâce à lui que je me suis rendu compte qu’il m’était fondamental d’appliquer tous les aspects appris durant mes études dans la clinique, et plus spécialement dans le traitement du cancer. Dès lors, je me suis dit: OK, tu veux aller où maintenant?» Et la réponse ne s’est étonnamment pas fait attendre: Lana Kandalaft intègre, dans la foulée, le prestigieux National Cancer Institute à Washington, aux Etats-Unis.

C’est là qu’elle fait la rencontre de celui qui deviendra son mari, également Libanais. Ils auront deux enfants, George aujourd’hui âgé de 5 ans et Marc, 1 an et demi. On ose la question: entre vies professionnelle et privée, ce n’est pas trop la course? «Trouver le bon équilibre entre famille et travail n’est assurément pas un exercice facile. J’essaie de tout faire à la fois et parfois j’oublie des affaires d’école ou j’arrive un peu trop tard pour les récupérer à la crèche. Mais je suis déterminée à tout donner pour mon travail et j’ai de la chance d’avoir un mari qui m’aide énormément, nous formons une très bonne équipe. Sans lui, ni d’ailleurs la présence de collègues hors pair, je n’aurais pas pu mener cette carrière. J’essaie de passer un maximum de temps avec mes enfants, notamment le week-end, quitte à travailler ensuite la nuit.»

Davantage de conscience

Avant d’arriver en Suisse, Lana Kandalaft est engagée par l’Université de Pennsylvanie à Philadelphie, l’une des institutions les plus à la pointe en termes d’immunothérapie. «Pour la première fois, tout ce que je faisais était tourné vers le patient, ce qui était très important pour moi venant d’une famille de docteurs.» Elle y devient, à 30 ans, directrice de recherche du Département clinique et translationnel au Centre de recherche sur les cancers ovariens dans le groupe du professeur George Coukos, l’actuel chef du Département d’oncologie de l’UNIL et du CHUV à Lausanne. «A Phylli, il est devenu comme un mentor pour moi. Lorsqu’il a décidé de venir en Suisse en 2012, ma conviction profonde dans ce qu’il allait y mettre en place m’a poussée à le suivre.»

Et comment la jeune quadragénaire voit-elle la Suisse, pays traditionnellement réputé pour sa prudence? «Dans un premier temps, il était surprenant de constater qu’aux Etats-Unis, les patients atteints de cancer étaient pratiquement prêts à faire la queue pour avoir accès à l’immunothérapie, alors qu’en Suisse il y a encore tout un travail de sensibilisation à faire sur ce sujet. On apprend petit à petit mais aussi avec une plus grande conscience. J’espère que dans cinq ans, Lausanne prendra sa place comme pôle européen de la recherche contre le cancer et plus spécialement en immunothérapie, car il y a énormément de gens talentueux qui travaillent ici en synergie pour réussir ce pari.»


Profil

1978. Naissance à Brême, d’un père chirurgien et d’une mère dentiste venus faire leur spécialisation en Allemagne. Voulant retourner au Liban pour ouvrir leurs cabinets, ces derniers sont contraints de s’installer en Jordanie à cause de la guerre

2004. Doctorat en biologie cellulaire à la Cardiff University, Royaume-Uni

2004-2008. Postdoctorat, puis chercheuse senior à l’Institut national du cancer à Washington

2008-2013. Directrice de la recherche translationnelle et du développement clinique au Centre de recherche sur le cancer de l’ovaire, à l’Université de Pennsylvanie

Dès 2013. Directrice du Centre de thérapies expérimentales UNIL-CHUV à Lausanne

2016. Nommée professeure assistante à la Faculté de biologie et de médecine de l'UNIL