Les piqueurs de l’été (6)

L’ange du palais qui ne manque pas de piquant

Méduses, moustiques, taons, guêpes: ils sont nombreux à nous faire frémir malgré leur petite taille. L’été est leur saison de prédilection. Chaque semaine, un de ces animaux venimeux viendra livrer ses confidences dans les colonnes de la page Sciences  &  Environnement

Une ombre passe au-dessus de moi, allongée, deux pattes sur l’avant, deux sur l’arrière. Puis une autre et une troisième. Timide, je rejoins mes congénères en m’enfouissant un peu plus dans les feuilles gluantes et appétissantes du kelp, une forêt d’algues brunes géantes qui se balancent au gré des courants de l’océan près de la côte. Les grandes ombres, des surfeurs sans aucun doute, aiment les rouleaux parfaits qui se forment et déferlent dans ce coin de la Californie. Je crains moins les hommes que les plus petits animaux, les loutres de mer, qui batifolent dans les algues et me chassent. Elles ne font qu’une seule bouchée de nous, les oursins pourpres. Pour me protéger, je perfore les rochers à l’aide de mes radioles (terme beaucoup plus chic que piquants) et de mes «dents» pour y creuser une niche protectrice.

Je devrais être remercié d’ainsi me cacher à la vue et surtout au pied des hommes. Car moi, Strongylocentrotus purpuratus, malgré mon comportement pacifique d’échinoderme brouteur d’algues, les baigneurs de bord de plage craignent de poser leur voûte plantaire sur mes courtes radioles. Quand je m’égare sur le fond sableux, le risque est grand et la douleur peut être intense. Heureusement, tout comme mon cousin violet méditerranéen Paracentrotus lividus, je ne possède pas de glande à venin. Mais mes petits piquants de quelques centimètres, riches en carbonate de calcium, renforcés de cristaux de calcite, ont la tendance à se morceler une fois sous la peau. Et là, soit la pince à épiler parvient à récupérer les bouts, soit je laisse un souvenir de vacances au pauvre marcheur pendant des semaines, voire des mois. Un moindre mal, à moins que la blessure ne s’infecte…

Pourtant je suis bien gentil par rapport à ma famille qui vit sous les tropiques. Les oursins «de feu» crânent avec leurs 20 cm de diamètres et vivent dans des logis coralliens somptueux baignés d’eau chaude, en arborant des radioles aux couleurs chatoyantes. Ils se pavanent, les plongeurs viennent les photographier. Mais sous ce déluge de beauté se cachent des capsules d’un dangereux venin. Si l’oursin de feu vit trop profondément pour être à risque, l’oursin «à fleur», lui, est mortel d’une seule caresse, injectant une neurotoxine paralytique. Le pauvre blessé meurt d’étouffement en moins d’une heure!

Si nos piqûres sont craintes de l’humain, je pense qu’il nous aime plus qu’il ne nous hait. Depuis des millénaires, nous le nourrissons, surtout moi et P. lividus le méditerranéen. Sur la côte grecque, Aristote, né il y a 2400 ans, et ses contemporains se délectaient déjà de nos gonades… Il nous appréciait tellement que les biologistes baptisèrent «lanterne d’Aristote» notre appareil masticateur. Mais les hommes savent-ils seulement ce qu’ils mangent? Rouges chez les mâles et jaunes chez les femelles, les gonades produisent les cellules reproductives qui sont relâchées à maturité en pleine eau et de manière synchrone, harmonie orgasmique des oursins. Après fécondation, œufs et larves évoluent au milieu du plancton avant de rejoindre le fond marin.

Sous le doux nom d’«uni» au Japon, en maki ou sashimi, le monde nippon raffole aussi de mes organes génitaux, stars du cru. Les plus grands chefs s’enthousiasment à décrire notre saveur complexe et intense rapportant même un goût de noisette et de miel. Un éloge gustatif qui pourrait sans doute être du à la présence d’un ingrédient secret. Car ma chair contient, comme le cacao, une très faible quantité de N-arachidonoylethanolamine (AEA), un euphorisant comme peut l’être le THC du cannabis… En voilà un cadeau! Nous ne manquons pas de piquant, c’est sûr.

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