psychologie

L’anorexie mentale, plus discrète, mais toujours là

La maladie fait moins couler d’encre qu’hier, mais cette évolution en trompe-l’œil masque un nombre constant de patients, de plus en plus jeunes

Comme tant d’autres sujets publiés par Le Temps, tout est parti d’une discussion anodine lors d’une séance de rédaction. «Y a-t-il aujourd’hui moins de personnes anorexiques qu’il y a dix ou quinze ans?» lança un collègue. Difficile à dire de but en blanc. Tout au plus y a-t-il cette vague impression que oui, le sujet fait peut-être moins couler d’encre qu’il y a quelques années. Mais la maladie a-t-elle reculé pour autant? Pour le savoir, il faut se poser la question en termes épidémiologiques.

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Un article publié en mars 2017 dans la Revue Médicale Suisse, et consacré aux projections pour 2040 de l’épidémie d’obésité dans le canton de Vaud, prédit que les personnes en poids normal ou trop faible seront moins nombreuses dans quelques décennies: «On remarque que les classes d’IMC (ndlr: Indice de masse corporelle, qui permet de définir les seuils d’obésité ou de maigreur) inférieure à 18,5 kg/m² et de 18,5 à 25 kg/m² se réduisent avec le temps», écrivent les auteurs.

Stable au fil du temps

Tient-on là un premier indice suggérant que la maladie céderait du terrain? Seul hic, l’anorexie mentale ne se résume pas à une question de poids, loin de là. Commentant ces données, Sandra Gebhard, médecin-cheffe responsable du Centre vaudois anorexie boulimie (abC), y voit plutôt «une courbe finalement assez plate, qui confirme les conclusions des études épidémiologiques les plus poussées, à savoir que l’anorexie mentale reste stable au fil du temps».

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Des propos confirmés par Marianne Caflisch, médecin responsable de la Consultation adolescent des Hôpitaux universitaires de Genève: «Les chiffres sont assez stables, même si nous voyons aujourd’hui plus de patients atteints de troubles atypiques du comportement alimentaire pouvant glisser vers des cas plus graves tels que l’anorexie.»

Difficile de donner des chiffres précis et récents, admet-elle. Une étude épidémiologique française menée en 2008 chez des jeunes Françaises âgées de 18 ans faisait état d’une prévalence de 0,5%. D’autres études, chez des femmes de plus de 18 ans rapportent des chiffres similaires, de 0,9% aux Etats-Unis jusqu’à 2,2% en Suède. Les chiffres ont toutefois légèrement augmenté ces dernières années, jusqu’à 3 ou 4%.

Changer les règles du jeu

Mais plus qu’une progression de la maladie, c’est plutôt une conséquence des changements apportés au DSM, le fameux manuel diagnostique et statistique américain des troubles mentaux, affirme Sandra Gebhard. En 2013, l’ouvrage de référence des diagnostics psychiatriques a connu sa cinquième révision, laquelle a profondément modifié l’approche de l’anorexie mentale. «Le DSM-5 a en quelque sorte changé les règles du jeu, explique la spécialiste. Il a ôté certains critères tels que le poids et l’aménorrhée (ndlr: absence de règles), ce qui permet notamment d’inclure les hommes dans les diagnostics et d’élargir la définition de la maladie.»

Bien que le nombre de malades demeure stable, l’impression d’une anorexie aujourd’hui plus discrète n’est pas fausse pour autant. Il y a une dizaine d’années, la maladie faisait l’objet de nombreux articles de presse et de documentaires télé. Le nombre de recherches sur Google sur le sujet a pratiquement été divisé par deux depuis 2004.

«Je pense que c’est un sujet désormais mieux admis dans le monde médical et dans la société au sens large. Les gens ont bien compris qu’il s’agissait d’une véritable maladie mentale et non d’un caprice de star», analyse Sandra Gebhard. «Je ne trouve pas que ce soit spécialement moins traité, avance de son côté Marianne Caflisch. Il y a simplement des périodes plus propices que d’autres.»

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Autre moyen de se faire une idée sur l’évolution de la maladie, l’examen des sites internet traitant du sujet. Ce fut l’objet d’une étude menée par Paola Tubaro, de l’Université de Greenwich, et Antonio Casilli, de l’école Télécom ParisTech. Leurs divers inventaires des sites web dédiés à l’anorexie (les fameux sites dits «pro-ana») ont toujours donné les mêmes résultats: «Nous avons toujours dénombré environ 600 sites francophones en Europe», confirme Paola Tubaro. Et de confirmer que les sites pro-ana sont aujourd’hui beaucoup plus discrets qu’il y a dix ou quinze ans.

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Grande amélioration de la qualité des soins

Dernière piste, enfin, sur laquelle s’accordent tous les spécialistes interrogés: les soins. Ces derniers se sont beaucoup améliorés depuis le début des années 2000, notamment grâce à la création de consultations spécialisées réunissant sous un même toit tous les spécialistes concernés. Avec la meilleure prise en charge qui en résulte, il y a aujourd’hui moins d’hospitalisations, explique Marianne Caflisch. «Le corps médical, péri-médical, ainsi que l’entourage sont aujourd’hui mieux sensibilisés à la maladie», ajoute-t-elle.

Aujourd’hui, les médecins voient passer devant eux de nouveaux profils de patients. Plus jeunes, et de sexe masculin. L’anorexie est loin d’avoir fini de faire parler d’elle.

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