Et si nous étions entrés dans un nouvel âge? Philosophes et scientifiques sont de plus en plus nombreux à se le demander et à répondre par l’affirmative. Selon eux, l’homme a acquis une telle influence sur l’environnement qu’il est en train de modifier en profondeur la planète… comme l’ont fait avant lui certaines grandes forces telluriques. D’où leur proposition d’ajouter un niveau à l’interminable échelle des temps géologiques, en y inscrivant après l’époque de l’holocène, où nous nous trouvons officiellement, celle de l’anthropocène, où nous serions arrivés en réalité. Un projet évoqué cette semaine à Brisbane, au 34e Congrès international de géologie, soit au plus haut niveau d’expertise en la matière.

L’échelle des temps géologiques restitue l’histoire de la Terre en découpant ses 4,56 milliards d’années en près de 200 étapes. A l’instar des heures, des minutes et des secondes qui jalonnent le quotidien des hommes, elle comprend, par ordre décroissant de durée, des éons, des ères, des périodes, des époques et des étages. L’homme moderne vit ainsi jusqu’à nouvel avis à l’époque de l’holocène (qui a commencé il y a quelque 11 700 ans), dans la période du quaternaire (2,6 millions d’années), dans l’ère du cénozoïque (66 millions d’années) et dans l’éon du phanérozoïque (541 millions d’années).

«Ces divisions du temps sont définies sur la base des changements majeurs de l’environnement terrestre enregistrés dans les roches, indique Philippe Gillet, vice-président de l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL) et géologue de formation. Changements majeurs qui vont des modifications de l’atmosphère à l’inversion du champ magnétique, en passant par les variations du niveau de la mer, la formation des reliefs, le mouvement des glaces et l’apparition ou la disparition d’espèces vivantes.»

L’holocène, par exemple, est marqué par une hausse importante des températures après les grandes glaciations de l’époque précédente, le pléistocène. Il se caractérise par des avancées et des reculs de déserts (le Sahara était couvert de végétation il y a 8000 ans), une remontée du niveau des eaux de plusieurs dizaines de mètres (la Grande-Bretagne était autrefois joignable à pied depuis le continent) et la disparition de nombreuses espèces animales (à commencer par certains grands mammifères comme les mastodontes et les mammouths).

Est-il raisonnable de considérer que l’holocène est aujourd’hui terminé? En d’autres termes, puisque c’est à la géologie d’en décider, l’empreinte de l’homme est-elle d’ores et déjà assez profonde pour laisser des traces durables sur la planète? «La réponse est probablement oui, avance Philippe Gillet. Les villes et les grandes décharges resteront longtemps inscrites dans le terrain. Les principales mines à ciel ouvert abandonneront dans le sol des trous durables, qui resteront observables même lorsqu’ils auront été comblés par des sédiments. L’agriculture intensive et la combustion jusqu’à quasi-épuisement de ressources comme le charbon et le pétrole laisseront des traces de CO2 et de méthane dans les calottes polaires. Et les essais nucléaires souterrains légueront à la postérité des cavités de roches vitrifiées.»

Le mot «anthropocène» a connu une progression fulgurante. Lâché dans le débat public en l’an 2000 par le Prix Nobel de chimie néerlandais Paul J. Crutzen, il s’est aussitôt répandu dans la littérature spécialisée avant de passer dans les médias. Et pour cause: il a eu d’ardents promoteurs en la personne de nombreux écologistes, qui y voient un condensé de leurs convictions et entendent bien l’utiliser pour conforter leurs thèses. Mais le terme a encore un gros obstacle à franchir pour s’imposer: il doit être adopté par la plus haute autorité dans le domaine, la Commission internationale de stratigraphie.

La bataille est engagée. Un «groupe de travail sur l’anthropocène» présidé par un professeur de géologie de l’Université de Leicester, Jan Zalasiewicz, a été chargé par la profession de plancher sur le sujet. Rapide en besogne, il a publié une série d’articles l’an dernier dans une revue de la Royal Society. «De tels changements (de nom) ne s’accomplissent pas à la légère et requièrent une large discussion, un consensus et un accord sous l’égide de la Commission internationale de stratigraphie et de l’Union internationale des sciences géologiques, expliquent les auteurs de l’un de ces papiers. […] La formalisation demandera de la précision dans les définitions – et cela va certainement aider la communication internationale et interdisciplinaire. Mais une formalisation excessive, c’est évident, peut gêner le travail scientifique.» Or, l’influence de l’homme sur la planète «représente sans doute au­jour­d’hui la question la plus importante de notre temps – aux niveaux scientifique, social et politique.»

Le camp des sceptiques a contre-attaqué le mois dernier dans la revue spécialisée américaine GSA Today . «La pratique stratigraphique formelle emploie une méthode codifiée pour développer, reconnaître et amender une échelle de temps appropriée à l’histoire de la Terre, rappellent les auteurs. Les unités stratigraphiques de temps correspondent à des couches de roche contenant des signatures lithologiques, fossiles, minérales, chimiques ou géophysiques qui permettent de reconnaître et d’estimer le temps géologique. Or, parce que les strates prévues pour l’anthropocène ne se sont pas encore complètement développées et parce qu’il est actuellement impossible qu’une (limite) le sépare clairement de l’holocène, les chercheurs auront grand peine à utiliser ce concept dans leur pratique.»

Et de dénoncer les intentions militantes de leurs adversaires. «S’il existe un désir sous-jacent de qualifier les changements environnementaux causés par l’homme, l’anthropocène est une notion clairement efficace. Mais ce genre de provocations a plus de pertinence dans la pop culture que dans la recherche scientifique sérieuse. […] Aujourd’hui, nous sommes poussés à cartographier une notion conceptuelle plutôt qu’à conceptualiser une unité stratigraphique cartographiée.»

Le congrès de Brisbane n’avait pas pour mission de trancher, nombre de ses participants considérant que le débat n’est pas encore mûr. Mais, si l’anthropocène n’a eu droit qu’à deux exposés dans la partie officielle, il a été l’objet de nombreuses discussions en coulisses. Et l’Union internationale des sciences géologiques a profité de l’occasion pour diffuser un ouvrage savant à son sujet.

Professeur à la retraite de l’Institut universitaire d’études du développement (IUED) à Genève et membre du groupe de travail sur l’anthropocène, Jacques Grinevald reste philosophe. «La reconnaissance de cette nouvelle époque est importante, souligne-t-il. Mais il ne faut pas trop attendre des instances officielles. Regardez l’Académie française: elle avalise de nouveaux mots bien après qu’ils se sont imposés dans la société. Il en ira sans doute de même avec la Commission internationale de stratigraphie. Peut-être sera-t-elle prête pour le prochain congrès, dans quatre ans en Afrique du Sud.»

«Ce genre de provocations a plus de pertinence dans la pop culture que dans la recherche scientifique»