Environnement

L’appétit pour les crevettes détruit les mangroves indonésiennes

En moins de cinquante ans, la planète a perdu plus d’un quart de ses mangroves. En cause, le boom de l’aquaculture, dans un monde de plus en plus friand de produits de la mer. Reportage en Indonésie, où la déforestation a fait des ravages

Je retrouve Lailli Fitrianti chez elle, en face de la mosquée blanche et verte et de l’école où elle enseigne. «Quand j’étais enfant, Mangunharjo était un village paisible avec des plages splendides. Mais en quelques années, l’érosion [côtière] a détruit les plages et les sources de revenus», se souvient-elle. Son village est situé sur la côte de Java, en Indonésie.

En images: La destruction des mangroves indonésiennes

Ici, la déforestation des mangroves pour l’aquaculture a commencé dans les années 1980. En quelques années, les pêcheurs ont construit des centaines d’étangs. Certains sont devenus riches et ont enfin pu se permettre un pèlerinage à La Mecque. Mais la perte de la petite ceinture verte qui borde l’immense île a déclenché une série de catastrophes naturelles qui risquent de se prolonger pendant des décennies. Le problème qui affecte Mangunharjo se reproduit dans toute l’Indonésie et ailleurs dans le monde.

«En 1990, la côte commençait à s’éroder», se rappelle Pak Saruri, le père de Fitrianti. Tout en racontant son histoire, il m’offre du crabe frit provenant de l’étang de pêche d’un ami. «Les produits des étangs ont diminué et les sources de revenus sont devenues incertaines. Entre 1990 et 1995, l’érosion a été massive. Un village entier a même été englouti. Le rivage, qui était autrefois à 1500 mètres, n’était plus qu’à 500 mètres en 1997.

Les produits des étangs ont diminué et les sources de revenus sont devenues incertaines.

La perte de la défense naturelle de la côte l’a rendue vulnérable aux courants marins dévastateurs. S’engageant dans une lutte désespérée contre l’avancée de la mer, Saruri a commencé à planter des mangroves pour sauver son village. Grâce au soutien de volontaires et des villageois, il a récupéré 200 mètres de côtes en dix ans. Tous sont convaincus que la préservation des mangroves bénéficiera à l’activité économique.

Stockage de carbone

«Depuis 2007, les oiseaux ont commencé à revenir et à construire des nids dans la forêt, tout comme les poissons et les crevettes. Nous avons senti les premiers effets de cette restauration», se réjouit-il. D’autres communautés de Java, après avoir connu une érosion massive de leur littoral, une contamination de leurs eaux souterraines et une dégradation de leur activité économique, plantent désormais des forêts de mangroves grâce à des aides gouvernementales.

Les forêts de mangroves s’étendent sur près de 137 000 km2 de la surface terrestre, sur un total de 40 millions de km2 de forêts. En moins de cinquante ans, la planète a perdu plus d’un quart de ses mangroves. Malheureusement, moins de 7% de celles-ci se trouvent dans des zones protégées et leur disparition est souvent ignorée dans les médias.

Bien qu’elles représentent moins de 1% des forêts mondiales, les mangroves contribuent à hauteur de 15% des émissions mondiales liées au déboisement. Elles stockent en effet du carbone dans les eaux saumâtres boueuses sous leur dense labyrinthe de racines. Leur disparition, qui pourrait se produire en moins d’un siècle si le rythme actuel de déforestation se maintient, libérerait entre 4 et 20 milliards de tonnes de CO2.

Le sort des forêts de mangroves est crucial dans les politiques de lutte contre le changement climatique. C’est pourquoi les décideurs politiques vont intégrer des objectifs spécifiques à la mangrove dans les Objectifs de développement durable de l’ONU. Les scientifiques appellent à des règles plus strictes de préservation des mangroves encore existantes et à des programmes de restauration permettant de stocker le CO2 dans le sol de manière naturelle et peu coûteuse.

Petits producteurs

Les écosystèmes de mangroves disparaissent dans le monde entier, mais l’Indonésie est le pays le plus déboisé. Il y a un siècle, les côtes du pays étaient encore bordées de 4,2 millions d’hectares de mangroves. Celles-ci occupent aujourd’hui 3 millions d’hectares. Et ce phénomène s’est intensifié depuis trois décennies.

Java à elle seule a perdu au moins 70% des forêts de mangroves d’origine en une cinquantaine d’années. Selon le Centre pour la recherche forestière internationale (CIFOR) en Indonésie, 40% de cette perte est due à la Révolution Bleue: le boom de l’aquaculture pour la production notamment de crevettes.

En 1990, la production de ce secteur était de 13 millions de tonnes, contre 74 millions aujourd’hui et les projections sont de 92 millions pour 2022. De puissantes campagnes internationales appellent à l’augmentation de la consommation de protéines issues des produits de la mer.

L’Union européenne, y compris la Suisse, est le plus grand importateur mondial de fruits de mer, après avoir dépassé les Etats-Unis et le Japon. Les Pays-Bas, la Belgique, l’Espagne, l’Italie et l’Allemagne sont en tête du classement. Aujourd’hui, l’Europe a des règles strictes sur la sécurité des fruits de mer importés. Avant d’arriver dans les magasins, les fruits de mer importés sont contrôlés à plusieurs étapes. Des certifications telles que GlobalGap et ASC tiennent par ailleurs compte de la durabilité. Mais ce sont des certifications volontaires et seules les grands industriels peuvent en assumer les coûts. La plupart des producteurs en Asie sont des petits exploitants, souvent des familles.

Effondrement de l’écosystème

En bref, votre plat de fruits de mer peut être sûr pour vous et votre famille, mais il n’est pas pour autant un produit durable: la production à bon marché est en effet rarement compatible avec la protection de l’environnement. Pour Saša Raicevich, de l’Institut national italien pour la protection et la recherche environnementale, «les produits importés sont contrôlés du point de vue de la sécurité et l’hygiène, mais pas de la durabilité écologique et sociale.»

L’aquaculture permet de gagner des marchés à court terme, mais à long terme elle est défavorable aux économies locales. «Si les ressources sont exploitées de manière durable, les quantités pêchées seront stables au fil du temps. Mais s’il y a surexploitation, la biomasse diminuera et le coût de la pêche de la même quantité de poissons augmentera», explique Raicevich.

Préserver les mangroves signifie également réduire les risques. Pour Nyoman Suryadiputra, directeur du programme indonésien de Wetlands International, «sans la ceinture verte des mangroves, l’élévation du niveau de la mer est une menace pour les communautés locales. Ce phénomène provoque des inondations et une infiltration de l’eau salée dans les terres, contaminant ainsi les puits.» Les bâtiments commencent également à être corrodés par les eaux salées. La disparition des mangroves entraîne un effondrement de l’écosystème côtier tropical. A moins d’un changement de tendance, la révolution bleue affectera non seulement la famille de Lailli et son village, mais aussi des centaines de millions de personnes vivant sur les côtes de l’Indonésie, de l’Afrique et des Amériques.


A découvrir: Un diaporama avant/après pour visualiser l’érosion côtière en Indonésie

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