Qu’est-ce que les articles décrivant les grands singes, les tribulations d’un squelette appelé «dame rouge» ou l’interprétation de notre ADN nous apprennent sur nous-mêmes? Marianne Sommer, du Centre de recherche en histoire sociale et économique de l’Université de Zurich, utilise sa double formation en littérature et linguistique anglaise et en biologie pour analyser comment les points de vue scientifiques évoluent au fil du temps. L’historienne des sciences reçoit aujourd’hui le Prix Latsis National 2010, de la fondation éponyme, doté de 100 000 francs et décerné par le Fonds national de la recherche scientifique.

Le Temps: Comment les approches scientifique et culturelle se complètent-elles?

Marianne Sommer: Au fil de mes études, j’ai pris conscience du grand rôle que joue la narration dans le domaine scientifique. Pendant mon doctorat, j’ai utilisé des outils linguistiques pour étudier des textes sur les primates non humains. Comme j’étais intéressée à la façon dont la connaissance voyage entre les sciences et différents publics, je me suis penchée sur le National Geographic, le plus lu des journaux du genre. J’ai analysé qualitativement et quantitativement les textes parus depuis les premiers articles sur les grands singes, datant de l’entre-deux-guerres.

– Quels aspects en particulier?

– Une discussion virulente sur l’anthropomorphisme a commencé dans les années 1960, autour de la primatologue Jane Goodall, parce qu’elle donnait des noms aux singes, parlait d’eux comme s’ils étaient très proches des humains et leur transposait des mots comme «guerre» ou «culture». Ce débat n’a jamais vraiment disparu. Comment écrire sur les animaux? Peut-on les anthropomorphiser ou doit-on plutôt se garder d’utiliser des termes qui leur attribuent des capacités cognitives supérieures, tant qu’on n’a pas établi qu’ils les possèdent? Je voulais voir comment ce débat se traduisait dans les textes du National Geographic.

– Quels outils avez-vous utilisés?

– Des outils structurels: regarder dans une phrase qui est le moteur ou l’objet d’une action, quelle sorte de structure grammaticale est utilisée. J’ai aussi analysé le vocabulaire. Quand vous transférez les mots, vous transférez beaucoup de suppositions avec.

– Avons-nous seulement un vocabulaire qui nous permette d’éviter cet écueil?

– On ne peut jamais sortir du langage humain. Mais plutôt que de dire le singe «hait» l’autre singe, on peut utiliser une formulation beaucoup plus compliquée comme «il semble que le singe haïsse l’autre singe». Ou alors faire du mécanomorphisme, c’est-à-dire décrire les animaux comme des machines. Dans le National Geographic, les chances d’anthropomorphisation étaient élevées, parce que cela rend les histoires plus intéressantes.

– Qu’a donné votre analyse?

– Les résultats correspondent à l’histoire de la primatologie. Les premières descriptions sont celles d’animaux dans des cirques et des zoos. Ils sont dépeints comme des clowns ou des monstres. Ensuite, arrivent les premiers portraits de singes en liberté ou semi-liberté. Mais l’image du gorille, en particulier, ne change pas tellement.

– Quand a-t-elle évolué?

– Avec les études à long terme sur le terrain, qui ont commencé dans les années 1960 avec Jane Goodall, puis Dian Fossey et Biruté Galdikas. L’image du grand singe change complètement pour devenir celle d’un ami, d’un parent proche. Dans le cas des gorilles, on se représente des groupes de primates très pacifiques, qui vivent dans une sorte de paradis. Mais cette image vole en éclats quand Jane Goodall commence à observer des comportements très violents, des infanticides et quelque chose se rapprochant de la guerre.

– S’identifie-t-on alors davantage ou moins à eux?

– En fait, le degré d’anthropomorphisme reste semblable, mais les observations racontent une histoire différente à propos de qui nous sommes. C’est un aspect qui est toujours présent avec les grands singes parce qu’ils sont nos plus proches parents. A l’époque des hippies, il était probablement plus facile de projeter le slogan «faites l’amour pas la guerre» sur ces cousins de l’homme et d’en conclure que nous avons une nature pacifique. Si l’on observe des actes violents chez les primates, on peut interpréter cela comme un signe que la guerre, l’infanticide ou le viol sont aussi «naturels», dans le sens d’une prédisposition génétique, chez les humains. Ce n’est pas moins anthropomorphique, c’est simplement une autre vision des choses.

– Vous avez aussi étudié le cas de la «dame rouge»…

– Il s’agit d’un squelette retrouvé en 1823 dans une caverne du pays de Galles. Avant les années 1850, quand il était encore difficile d’étendre la chronologie humaine au-delà de celle de la Bible, il a été présenté comme une sorcière ou une prostituée de l’époque romaine. La «dame rouge» apparaît ensuite comme étant probablement un spécimen de Cro-Magnon (qui colorait les cadavres avec de l’ocre, d’où la couleur)… mâle.

– Les différents points de vue reflètent aussi différents intérêts.

– La première interprétation, celle de la sorcière, se base sur une omoplate de mouton, retrouvée près du squelette et qui aurait pu servir à dire la bonne aventure. Elle est caractéristique d’une époque où on considérait le pays de Galles comme une région arriérée, superstitieuse. A l’inverse, au début du XXe, la «dame rouge» est devenue une sorte d’icône pour certains anthropologues. Les Cro-Magnon étaient considérés comme intelligents, beaux et cultivés. Le squelette prouvait que la Grande-Bretagne était peuplée depuis très longtemps et avait cette noble race comme ancêtre. Ensuite, il est redevenu gallois grâce à une monographie d’un archéologue de la région, qui a été préfacée par le premier ministre du pays de Galles.

– Les analyses génétiques sur la dame rouge vous ont amené à vous intéresser aux sociétés qui «lisent» l’histoire de nos ancêtres dans notre ADN.

– Le scientifique qui a fait ces analyses, Bryan Sykes, a aussi une start-up, qui offre différents services pour apprendre des choses sur votre passé: savoir si vous êtes un Viking, un Anglo-Saxon ou un Celte, ou encore à quel clan des sept filles d’Eve [ l’Eve mitochondriale, dernier ancêtre commun de l’humanité, qui aurait vécu en Afrique il y a plus de 100 000 ans] , les tribus fondatrices de l’Europe, vous appartenez. On peut vous donner le numéro d’un haplogroupe, une des grandes branches de l’arbre généalogique humain. Mais tant que vous ne connaissez pas l’histoire de cette branche, cela n’a pas de sens. Il est très intéressant de voir quelles sont les histoires, diffusées notamment à travers les livres grand public de Bryan Sykes, qui sont fournies pour donner du sens aux données que vous recevez en échange de votre argent.

– Qu’apprend-on en les analysant?

– Je me suis intéressée à l’utilisation du terme «celte» dans un de ces livres. Pour Bryan Sykes, la génétique démontre l’existence d’une lignée britannique plus ancienne qu’on ne la considère habituellement. Il remonte au paléolithique, avant les grandes invasions de la Grande-Bretagne. Et il continue à utiliser le terme «celte». Je pense qu’il le fait parce que ce mot a aujourd’hui toutes sortes de connotations, comme une marque: il fait vendre. Il implique aussi une histoire pan-britannique très ancienne, sur laquelle toutes les régions du Royaume-Uni ne se mettraient probablement pas d’accord.

– Quelle validité a ce que l’on vous raconte à partir de votre ADN?

– Si l’on prenait en compte l’ensemble de votre génome, cela deviendrait extrêmement compliqué. A un certain point, vous êtes parent avec tout le monde, nous venons tous d’Afrique, etc. Mais ces analyses ne se basent que sur l’ADN mitochondrial transmis uniquement par la mère, ou, chez les hommes, sur le chromosome Y, transmis uniquement par le père. Elles ne font que remonter une lignée de vos ancêtres, deux au maximum. Cette lignée est peut-être celte, mais vous êtes aussi toutes sortes d’autres choses. Il s’agit en outre de résultats probabilistes, qui ne donnent jamais une réponse à 100%. C’est pourquoi il est par exemple erroné de parler de «gène juif», comme certains le font. On peut dire que dans une population un schéma de mutations est plus fréquent que dans d’autres. Mais cela ne signifie pas que tous les membres de cette population présentent ce schéma, ni n’exclut ceux chez qui on ne le retrouve pas.

– Quelle influence ces analyses peuvent-elles avoir sur l’image que nous avons de nous-mêmes?

– L’impact est très différent selon les cultures et les régions. Aux Etats-Unis, on parle déjà d’une sorte de révolution de l’identité. Là-bas, l’identité est parfois une question très politique. Des Afro-Américains, descendant d’esclaves, ne disposent d’aucunes archives: ils ne savent pas de quelle population africaine venaient leurs ancêtres. Pour les natifs américains, il peut être intéressant de montrer qu’ils appartiennent à telle ou telle tribu, parce que certaines ont des droits spéciaux. Avec ce type d’arguments, il y a une niche économiquement intéressante à prendre. C’est pourquoi ces sociétés se multiplient aux Etats-Unis et au Canada.

– Y a-t-il concurrence entre l’histoire traditionnelle et la génétique?

– Pas encore vraiment. En partie parce que les historiens ne connaissent pas assez bien la génétique pour lire les articles scientifiques et qu’ils sont un peu sceptiques vis-à-vis des hypothèses testées, qu’ils jugent parfois trop simplistes. De l’autre côté, les scientifiques utilisent l’histoire pour formuler les hypothèses qu’ils vont étudier, mais dans le fond, ils pensent que leur méthode est plus solide. Il faudrait que ça change, que l’approche soit aussi riche et interdisciplinaire que possible.