Avec plus de 40 000 tonnes de comprimés produits chaque année, l’acide acétylsalicylique, plus connu sous le nom d’aspirine, est le premier médicament consommé au monde. Utilisé pour traiter la fièvre, la douleur et l’inflammation, il est prescrit dans certains cas afin de prévenir les maladies cardio-vasculaires. Son champ d’action semble s’être encore agrandi récemment: parue en décembre dernier, une étude menée par des neurologues anglais a montré que la prise quotidienne à faible dose de la petite molécule permet, à long terme, de réduire significativement les taux de mortalité associés à différents cancers (LT du 10.12.2010). L’aspirine est-elle un médicament magique répondant à tous les maux? Son utilisation contre le cancer fait l’objet aujourd’hui d’un colloque de formation aux Hôpitaux universitaires de Genève (HUG).

L’aspirine, une substance vieille comme le monde. Les vertus de son composé de base, l’acide salicylique, contenu naturellement dans le saule, sont vantées depuis l’Antiquité. Le médecin grec Hippocrate (460-377 av. J.-C.) conseillait une préparation à partir d’écorce de saule blanc pour soulager les douleurs et les fièvres. Purifié, puis modifié chimiquement pour acquérir son rôle d’anti-inflammatoire, le médicament n’a été synthétisé avec succès qu’à la fin des années 1880, dans les laboratoires allemands Bayer, qui l’ont commercialisé sous la marque «Aspirine».

Elément obligatoire du paquetage des soldats envoyés dans les tranchées, à la fin de la Première Guerre mondiale, l’aspirine valait de l’or, au point de faire l’objet de négociations lors du Traité de Versailles. Au titre des dommages de guerre, la firme industrielle allemande a été contrainte de céder ses brevets aux alliés. Dès lors, tombée dans le domaine public, l’aspirine a commencé à inonder la planète.

Neuf atomes de carbone seulement, quatre d’oxygène et huit d’hydrogène: l’acide acétylsalicylique est une molécule étonnamment simple pour avoir un spectre d’action aussi large. Celui-ci résulterait d’une réaction chimique particulière entre l’aspirine et certaines de nos enzymes, appelées cyclo-oxygénases, et conduisant à l’inhibition de ces dernières. Ce blocage conduit à une diminution de la quantité de plusieurs de nos médiateurs chimiques (transmettant des messages notamment vers le cerveau) avec comme conséquence une baisse de la fièvre, de la douleur ou de l’inflammation.

Certains de ces médiateurs protègent toutefois la muqueuse de l’estomac. «Le revers de la médaille, c’est que l’usage d’aspirine, même à faible dose, peut entraîner des saignements digestifs, explique Jules Desmeules, médecin pharmacologue et toxicologue clinique aux HUG. Danger partagé par la plupart les autres anti-inflammatoires non stéroïdiens, comme l’ibuprofène.» A la différence de ces derniers cependant, l’aspirine bloque les cyclo-oxygénases de façon irréversible et son effet anticoagulant empêche les plaquettes sanguines de s’agréger, d’où des problèmes de saignement prolongés. Un défaut qui est aussi une qualité: l’aspirine est en effet employée à faible dose (75 à 100 mg par jour) pour éviter la formation de caillots sanguins et diminuer la mortalité des personnes ayant déjà subi des troubles cardio-vasculaires.

Son utilisation en prévention primaire (c’est-à-dire, avant même l’apparition d’une maladie vasculaire) est plus délicate. «Les études montrent que dans le cas où les personnes n’ont jamais déclaré d’accident vasculaire ou de problème circulatoire, l’aspirine n’a pas d’impact sur la mortalité cardio-vasculaire, dit Jean-Michel Gaspoz, spécialiste en cardiologie préventive aux HUG. Par contre, elle diminue le nombre d’infarctus développés chez les hommes et celui d’accidents vasculaires cérébraux chez la femme. Pour la prescription d’aspirine en prévention primaire, je me réfère à des tables américaines qui font le bilan des bénéfices cardio-vasculaires en regard les complications hémorragiques possibles, en fonction de l’âge et du sexe.»

Prise quotidiennement, l’aspirine à faible dose contribuerait en outre à diminuer le nombre de morts par cancer de 21%. Un effet qui ne s’observe qu’à partir de cinq ans. Au-delà de dix ans, le chiffre avoisine les 34%. «C’est impressionnant», s’exclame Christine Bouchardy, médecin responsable du registre genevois des tumeurs, commentant les résultats de cette méta-analyse sur les effets de l’aspirine auprès de 25 000 personnes parue dans The Lancet. «D’autant plus que différents types de cancers sont concernés: celui de la prostate, du poumon, de l’œsophage ou du colon. Jusqu’à présent, seul ce dernier avait été documenté positivement.» D’après l’épidémiologiste, les résultats sont plus que probants, et, si des études biologiques complémentaires seraient bienvenues pour éclairer les mécanismes d’actions de la molécule lors de la genèse des tumeurs, la prescription d’aspirine pour prévenir le cancer chez les personnes à risque doit être, plus que jamais, examinée sérieusement dans les cabinets médicaux.

«Avec cet effet positif sur les cancers, les recommandations concernant l’aspirine en prévention primaire des maladies cardio-vasculaires risquent fort d’être bouleversées, confirme Jean-Michel Gaspoz. Le nombre de prescriptions augmentera probablement de façon considérable.»

L’automédication peut-elle être encouragée? Peut-on prendre chaque soir son petit cachet d’aspirine faiblement dosé, avec un grand verre de lait tiède, histoire de faire passer l’acidité d’estomac? «Non, la prudence est de mise et la question mérite tout de même d’être soulevée avec son médecin de famille, recommande Jean-Michel Gaspoz. Que ce dernier aide le patient à évaluer le risque qui est le sien de présenter des complications liées à l’aspirine.»

Jules Desmeules est convaincu que le médicament nous réserve encore des surprises: «Les études indiquent que les cyclo-oxygénases pourraient être impliquées dans certaines maladies neurodégénératives, comme Alzheimer, c’est une piste. L’histoire de cette vieille dame pleine de charme nous le montre: elle a encore beaucoup à nous apprendre.»