Il a une tête de cheval, un corps en forme de «S» et il nage à la verticale: l’hippocampe est décidément un poisson pas comme les autres. Malgré son apparence inoffensive, et bien qu’il soit un piètre nageur, c’est aussi un redoutable prédateur: sa technique de chasse en embuscade lui permet d’attraper ses proies avec une extrême efficacité. Une nouvelle étude, publiée ce mercredi dans la revue Nature Communications, révèle un de ses secrets: la forme spéciale de sa tête permettrait au «cheval de mer» de s’approcher de sa victime de manière particulièrement discrète.

Poissons des mers tempérées et tropicales, les hippocampes vivent en eau peu profonde, souvent dans des prairies d’algues sous-marines, auxquelles ils s’accrochent grâce à leur queue préhensile. Ils attendent ainsi le passage de leurs proies, dont font partie de microscopiques crustacés aquatiques appelés copépodes, qui mesurent 1 à 2 millimètres de long et constituent une partie du plancton. Les hippocampes ont une manière toute particulière d’attraper les copépodes: lorsqu’un d’entre eux est suffisamment proche, ils balancent leur tête en arrière tout en aspirant l’eau – avalant du même coup l’infortuné crustacé.

Cette méthode est terriblement efficace: «D’après nos estimations, les hippocampes parviennent à attraper leurs proies dans plus de 90% des attaques, tandis qu’un poisson à l’aspect plus classique tel que l’épinoche n’y arrivera que dans 40 à 50% des cas», indique le biologiste Brad Gemmell, de l’Université américaine du Texas, principal auteur de l’étude publiée dans Nature Communications.

Avant d’attaquer une proie, l’hippocampe doit cependant s’en approcher à seulement un millimètre de distance, pour qu’elle soit à portée de son museau. Or cela n’a rien de simple avec les copépodes. Les petites bêtes sont en effet capables de repérer d’infimes mouvements de l’eau et de s’échapper à grande vitesse; ils figureraient même parmi les animaux les plus rapides au monde, puisqu’ils peuvent parcourir en une seconde une distance équivalant à plusieurs centaines de fois la longueur de leur corps! «La tâche de l’hippocampe est particulièrement compliquée lorsqu’il évolue dans des herbiers sous-marins, car l’eau y est très peu agitée, par rapport notamment à un récif corallien, et donc chaque remous y est perceptible par les proies», relate Brad Gemmell.

Pour comprendre comment le cheval de mer contourne ces difficultés, le scientifique et ses collaborateurs ont étudié le comportement de chasse de l’hippocampe nain Hippocampus zosterae (il ne mesure que 2 à 2,5 centimètres de long). En utilisant une technique d’holographie, qui permet de reconstituer des images en relief à partir de l’interférence de deux rayons laser, ils ont pu visualiser avec précision les mouvements des chevaux de mer et des copépodes, mais aussi de l’eau qui les entourait.

Les images ont révélé que, lorsque l’hippocampe attaquait, l’eau située à l’extrémité de son museau demeurait calme, alors qu’elle s’agite fortement dans cette zone chez les poissons dont la tête a une forme typique. «Cette faible déformation de l’eau devant son museau expliquerait comment l’hippocampe parvient à s’approcher de ses proies sans se faire remarquer», estime Brad Gemmell.

Dans une autre expérience, le biologiste a observé les remous de l’eau autour d’hippocampes naturalisés, artificiellement déplacés dans un canal: la même zone d’accalmie est apparue face à la tête de l’animal. Ce serait donc bien la forme de sa tête, et non un comportement ayant échappé à l’œil du chercheur, qui expliquerait l’étrange phénomène.

«C’est une très belle étude, qui montre de manière convaincante comment l’hippocampe s’y prend pour s’approcher discrètement des copépodes, et qui explique en partie le succès de sa technique de chasse par la ruse, peu courante chez les poissons», estime Sandie Millot, spécialiste du comportement des poissons à l’Institut français de recherche pour l’exploitation de la mer (Ifremer). Les autres poissons prédateurs ont en effet plutôt tendance à se jeter sur leurs proies à grande vitesse en se servant de leurs mâchoires comme d’un harpon.

«La morphologie de la tête de l’hippocampe, avec ce museau allongé, est rare parmi les poissons; elle ne se retrouve que parmi les membres de sa famille, dite des Syngnathidae, qui comprend des poissons en forme de S mais aussi des animaux tout droits comme le poisson-cornet», indique pour sa part Lionel Cavin, conservateur au Muséum d’histoire naturelle de Genève et fin connaisseur de l’évolution des poissons. «Les Syngnathidae droits chassent plutôt de manière classique, mais plus ces poissons sont courbés, moins ils sont mobiles, et plus ils ont tendance à balancer la tête pour attraper leurs proies», précise enfin le biologiste marin Patrick Louisy, de l’Université française de Nice. A chacun donc sa morphologie et sa stratégie de chasse… pourvu qu’elle soit payante.

Avant d’attaquer une proie, l’hippocampe doit s’en approcher jusqu’à ce qu’elle soit à portée de museau