C’est une forêt basse, d’aspect impénétrable. Accolés les uns aux autres, les arbustes s’étendent sur plusieurs centaines de mètres le long du versant nord de la vallée. Ici, à Fafleralp, dans le Lötschental, les aulnes verts gagnent du terrain depuis l’abandon des anciens pâturages d’altitude, il y a quelques décennies. Ce phénomène d’embroussaillement, qui concerne l’ensemble de l’Arc alpin, bouleverse l’aspect traditionnel des ­paysages de montagne. Mais s’il inquiète les spécialistes de l’environnement, c’est aussi en raison de ses conséquences sur la biodiversité et sur le climat.

L’aulne vert est un arbuste aux feuilles ovales vert foncé, qui mesure habituellement 3 à 4 mètres de haut. Cet habitant naturel de nos contrées se plaît à partir de 1100 mètres d’altitude et jusqu’à la limite alpine des forêts, où on le trouve normalement dans les lits de rivière asséchés et dans les couloirs d’avalanche. Mais à la faveur de la déprise agricole, qui s’est accélérée depuis les années 1950, il s’est brusquement répandu dans les anciens pâturages abandonnés.

«L’aulne vert prospère très rapidement: il ne lui faut que quelques décennies pour transformer une prairie en une forêt dense telle que celle que vous avez sous les yeux», explique Tobias Bühlmann, de l’institut botanique de l’Université de Bâle, désignant l’aulnaie de Fafleralp. La forêt buissonnante, composée majoritairement d’aulnes verts, occuperait actuellement environ 50 000 hectares en Suisse, et y continuerait sa progression au rythme de 1000 hectares par année.

La prolifération des aulnes verts ne passe pas inaperçue dans le paysage alpin. A Fafleralp, le bas couvert arbustif de l’aulnaie détonne parmi les traditionnels pâturages et forêts d’épicéas. «Or, les touristes comme les locaux sont attachés aux paysages de montagne ouverts», relève Danièle Martinoli, collaboratrice du Forum biodiversité de l’Académie suisse des sciences, qui vient d’éditer un prospectus visant à mieux faire connaître la problématique de l’aulne vert au grand public.

Une fois qu’elles sont installées, les aulnaies sont faites pour durer. En effet, peu de lumière pénètre jusqu’au sol de ces forêts, en raison de leur forte densité. Ce phénomène empêche la germination des graines d’autres arbres et ­bloque ainsi l’évolution naturelle de l’écosystème alpin qui, en ­l’absence d’intervention humaine, devrait progressivement se transformer en vraie forêt. «De plus, les aulnaies n’offrent pas de protection contre les avalanches comme les autres forêts, car les troncs très flexibles des aulnes ne retiennent pas la neige», indique Tobias Bühlmann. Afin d’illustrer son propos, le botaniste appuie sur un arbuste, qui ploie alors avec souplesse sous la pression… avant de se redresser une fois relâché.

L’une des raisons du succès de l’aulne vert dans le paysage alpin vient de sa capacité à utiliser l’azote contenu dans l’atmosphère, grâce à des bactéries fixées au niveau de ses racines. Ces bactéries mettent l’azote de l’air à ­disposition de l’arbuste qui, en échange, leur fournit des substances nutritives sous forme de sucre. L’azote sert d’engrais naturel à l’aulne, mais aussi aux autres plantes qui poussent à proximité. «Pour se faire une idée de l’effet de l’azote sur les plantes, il suffit de comparer la taille des feuilles de deux rhododendrons, l’un poussant sous les aulnes et l’autre dans le pâturage voisin», affirme Tobias Bühlmann.

Vérification faite, le premier rhododendron a effectivement des feuilles beaucoup plus larges que le second! «Le problème, c’est que cet engraissement du milieu ne profite qu’à quelques espèces, qui étouffent alors complètement les autres», poursuit Danièle Martinoli. Résultat: la diversité des plantes est beaucoup plus faible dans une aulnaie que dans un pâturage.

En plus de cet effet négatif sur la biodiversité, l’azote présent en excès dans les aulnaies peut éga­lement entraîner des pollutions. Une partie de cet élément est évacuée dans les eaux sous forme de nitrates, néfastes pour l’environnement. L’azote a également une action acidifiante sur le sol, qui perd ainsi en qualité. Enfin, les aulnaies émettent dans l’atmosphère du protoxyde d’azote, aussi appelé gaz hilarant, un gaz à effet de serre presque 300 fois plus fort que le gaz carbonique.

Pour toutes ces raisons, l’aulne vert apparaît aujourd’hui indésirable dans l’Arc alpin, du moins sous la forme de vastes étendues. Mais que faire pour l’arrêter, alors que l’abandon des surfaces agricoles d’altitude se poursuit? «L’arrachage des arbustes demande un travail colossal et ne suffit pas pour s’en débarrasser définitivement: les arbustes repoussent dès que le terrain n’est plus exploité», soupire Tobias Bühlmann.

Les scientifiques ont pourtant identifié un moyen de lutter contre l’aulne vert: le mouton ou la chèvre d’Engadine. Ces races rus­tiques se nourrissent de l’écorce de l’arbre, ce qui l’affaiblit et le tue peu à peu. «Des expériences ont montré que les moutons d’Engadine pouvaient détruire des aulnaies déjà bien installées en quelques mois», précise le biologiste, qui souhaiterait croiser plus fréquemment ces animaux dans les paysages alpins.

La diversité des plantes est beaucoup plus faible dans une aulnaie que dans un pâturage