Sous les étendues glacées de l’Antarctique se dissimule une foisonnante vie sous-marine. Coraux, poissons, crustacés, étoiles de mer mais aussi phoques et manchots: autant d’espèces intrigantes que le photographe sous-marin Laurent Ballesta a immortalisé fin 2015 lors d’une expédition à la base polaire française Dumont d’Urville en compagnie du réalisateur Luc Jacquet et du photographe Vincent Munier.

Actuellement visibles au Musée des Confluences à Lyon dans le cadre de l’exposition Antarctica, ses fascinantes images des profondeurs de l’océan Austral feront bientôt l’objet d’un livre* et d’un documentaire diffusé sur Arte le 14 janvier prochain. A l’invitation de la marque horlogère Blancpain, qui «s’investit dans la préservation des océans depuis la création de la première montre de plongée en 1953», rencontre avec un plongeur épris d’exploration scientifique.

Le Temps: Vous êtes un des rares à avoir plongé en Antarctique, quelles impressions avez-vous rapporté de cette expérience?

Laurent Ballesta: D’abord, une incroyable sensation de bout du monde: il nous a fallu 3 semaines de voyage pour arriver à la base! J’ai beaucoup voyagé, notamment à l’époque où je collaborais avec Nicolas Hulot pour son émission Ushuaïa, mais je ne me suis jamais senti aussi loin de chez moi. Ensuite, ces plongées ont été les plus éprouvantes que j’ai effectuées. Nous avons choisi d’aller en Terre Adélie à la sortie de l’hiver, afin de bénéficier d’une eau la plus claire possible. Mais à cette époque-là, la température de la mer avoisine les -2°C! Dans ces conditions, si on ne possède pas un équipement adapté, on meurt en moins de dix minutes. Pour tenir le coup, nous avons dû développer un matériel spécial, comprenant un chauffage électrique des combinaisons. Chaque plongée nécessitait plusieurs heures de préparation. Mais grâce à l’équipement, j’ai pu descendre jusqu’à 120 mètres de fond et rester jusqu’à cinq heures immergé.

– Certaines de vos images ont de quoi surprendre: on se croirait sur un récif corallien dans une zone tropicale!

– Oui, la diversité des créatures de l’océan Austral est frappante. Alors que seule une dizaine d’espèces vit sur la banquise antarctique, on estime qu’il y en a 9 000 sous l’eau! Un grand nombre de ces plantes et animaux aquatiques ne sont pas connus des scientifiques: à chaque plongée, j’ai rapporté des images d’espèces nouvelles. Nous avons d’ailleurs constitué une banque d’images que nous avons mise à disposition des chercheurs. Autre surprise: les fonds marins de l’Antarctique recèlent une extraordinaire variété de paysages. Photographier des icebergs vus du dessous est particulièrement impressionnant.

– En 2013, lors d’une autre expédition, vous êtes tombé nez-à-nez avec un poisson qu’on pensait disparu depuis des millions d’années, le coelacanthe. Comment est-ce possible de faire ce type de découverte au 21ème siècle?

– Pendant longtemps, le coelacanthe n’a été connu que par des fossiles: on a donc considéré que cet étonnant poisson, dont les nageoires préfigurent les membres des vertébrés actuels, était éteint. Puis quelques spécimens ont été pris dans des filets de pêcheur. Mais comme il s’agit d’un poisson des grandes profondeurs, ces prises sont restées rares. Pour l’observer, il fallait se rendre dans son milieu de vie – c’est justement ce défi que j’ai relevé en 2013, lorsque j’ai plongé jusqu’à 140 mètres de fond au large de l’Afrique du Sud, dans le canal du Mozambique.

– Quelles étaient les difficultés liées à cette plongée?

– Lorsqu’on veut atteindre de telles profondeurs, où la lumière devient rare, il faut prévoir de longs paliers de décompression: sur cinq heures de plongée, on ne passe qu’une petite demi-heure au fond! Mais une fois sur place, le coelacanthe se laisse facilement observer: dès ma première plongée, je suis tombé directement sur plusieurs individus. Une rencontre mythique, pour moi qui rêvais de ce fossile vivant depuis mes études de biologie!

L’exemple du coelacanthe illustre bien mon approche, qui consiste à repousser les limites de la plongée, tout en maintenant un bon niveau de sécurité. Plus on plonge profondément, longtemps ou discrètement, plus on a de chance d’observer des espèces méconnues – simplement parce que personne n’a plongé dans ces conditions avant!

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– Votre projet en cours vous amène à plonger… au milieu des requins.

– Ces dernières années, mon équipe et moi nous sommes rendus à plusieurs reprises dans la passe Sud de l’atoll de Fakarava, en Polynésie française. Chaque année, durant quelques jours du mois de juillet, des poissons appelés mérous camouflage se regroupent par milliers dans ce lagon dont la surface ne dépasse pas celle d’un terrain de football. Ils s’y reproduisent ensuite tous en même temps, lors d’une nuit de pleine lune.

En 2014, une plongée de 24 heures sur place m’a permis de documenter les différentes étapes de cet étonnant rassemblement sur un cycle entier, comprenant jour et nuit. Durant cette plongée, rendue possible par un nouveau mélange de gaz respiratoires qui m’a permis de raccourcir la durée de la décompression, plusieurs centaines de requins gris de récif ont débarqué dans le lagon pour se repaître de mérous. C’était très impressionnant: même si ces requins ne s’attaquent pas à l’être humain de manière intentionnelle, ils m’ont largement bousculé et je suis ressorti de l’eau avec des hématomes.

– Quel sera l’objet de votre prochaine visite dans le lagon?

– En nageant au milieu de requins à Fakarava, j’ai eu la sensation que leur chasse n’était pas aussi chaotique qu’elle peut sembler au premier abord: on aurait dit qu’ils étaient organisés, comme s’ils chassaient en meute! Mon objectif est de retourner sur place l’été prochain pour équiper les requins de capteurs. Cela me permettra ensuite de modéliser leurs déplacements sur ordinateur, et peut-être de mettre en évidence un comportement de chasse encore inconnu.


«Adélie. Terre & Mer», Laurent Ballesta et Vincent Munier, Coédition Paulsen/Kobalann