Portrait

Laurent Ballesta, un homme à la mer, mais au tréfonds de la mer

Il est biologiste et plongeur, a réalisé une photo sous-marine à une profondeur record et a aussi passé cet été un mois dans un caisson pressurisé à 120 mètres de fond en Méditerranée

Il est comme un enfant qui raconterait un joli rêve. L’œil scintille, rigole et, tout à coup, s’en va loin. Il parle de ce qu’il a vu dans les profondeurs de la Méditerranée, jusqu’à 140 mètres: les jardins de coraux, les morues cuivrées, les crabes araignées, les barbiers perroquets, les licornes, l’épave du Natal aussi, ce gros paquebot qui a sombré en 1917 et est devenu une cité aquatique habitée par des créatures jamais répertoriées.

On est assis sur une rive du Léman, les pieds presque dans l’eau. Laurent Ballesta, biologiste, photographe et plongeur, est l’invité du Dive Tec! Event, le nouveau rendez-vous de la plongée et de l’exploration à Saint-Prex (VD). Ce samedi soir-là, il donne une conférence. Tant de choses à dire. Surtout ce voyage d’un mois au large de La Ciotat, dans ces zones crépusculaires, entre 60 et 120 mètres. Une première mondiale appelée Gombessa V.

Avec trois autres plongeurs, dont le Suisse Yanick Gentil, il s’est enfermé dans une cabine pressurisée de 5 m² durant précisément vingt-huit jours, en respirant un mélange d’hélium (90%) pour seulement 2% d’oxygène. «Il y avait les hommes-grenouilles, il y a maintenant les hommes-sardines», sourit-il. Il explique: «La pression à 120 mètres est 13 fois supérieure à celle en surface, on ne pouvait jusque-là faire que des incursions de dix à trente minutes, nécessitant une remontée lente de trois à cinq heures pour décompresser sans danger. Grâce à deux techniques, la plongée à saturation et l’utilisation de scaphandres recycleurs, nous avons été libres d’explorer les sous-sols aquatiques pendant des heures.»

Avant de plonger, il a fallu parfois attendre des jours en passivité fœtale et dans la promiscuité. Il y a eu de la tension. Heureusement, on a tous pris sur soi pour être attentifs les uns aux autres

Laurent Ballesta

Les quatre aventuriers ont plongé près de 400 heures dans des espaces encore vierges d’observation. Le résultat de toutes les missions scientifiques qu’ils ont menées sera connu dans quelques mois. Les enjeux sont de taille: recherche d’espèces rares, cartographies, analyse des écosystèmes. Laurent Ballesta est très pessimiste sur le devenir de notre planète, les 2 à 3 degrés de plus dans les cinquante ans lui semblent inévitables.

Et la Méditerranée, comment va-t-elle? «Très mal, elle est tellement polluée. Mais elle n’est pas morte, il y a en profondeur des oasis, des paradis, plein de bestioles, c’est un gruyère de matières», répond-il.

Il voulait être fils de Cousteau

Gamin, à Montpellier, il se jugeait mal né. Fils d’un postier et d’une laborantine. Il voulait être celui du commandant Cousteau. «Je rêvais d’atolls polynésiens, mais je me baignais à Palavas-les-Flots.» Ses parents étaient ce qu’il appelle des plagistes, ces gens posés sur le sable et qui n’en bougent pas. «On m’avait fait comprendre que la mer était un territoire hostile, plein de dangers. Ça m’a donné le goût de l’aventure.»

Il brave donc les interdits et découvre la plongée à l’âge de 13 ans. Il décroche le bac, se rêve artiste mais fait biologie «car sur la Calypso, le plus beau rôle était celui du biologiste marin». Il fait un Erasmus en Crête, étudie en Corse, passe les douze mois de son service militaire sur l’atoll de Rangiroa en Polynésie, haut lieu de la plongée. En 1999, il devient le conseiller scientifique en milieu marin de Nicolas Hulot pour l’émission Ushuaïa Nature. «J’ai fait pendant douze ans des repérages pour ses émissions, j’ai filmé et photographié et ça a alimenté mon bestiaire de la faune sous-marine», confie-t-il.

A ce jour, il compte 230 pages dans Paris Match, 55 dans le National Geographic US. Il réalise en 2007 la photographie la plus profonde jamais prise par un plongeur, à 190 mètres, au large de Nice. Deux ans plus tard, il organise une expédition dans le canal du Mozambique pour ramener la première photo du cœlacanthe, le fameux fossile vivant. Mission réussie qui va être à l’origine du projet Gombessa.

Blancpain dans la course

En 2012, il rencontre à la foire de Bâle l’horloger Marc A. Hayek, président et CEO de Blancpain. «C’est aussi un passionné de la photographie et de la plongée. L’entretien prévu pendant cinq minutes a duré une heure trente, une semaine plus tard on signait un contrat de partenariat», se souvient Laurent. Il peut ainsi monter ses projets Gombessa.

Dans l’atoll de Fakarava, en Polynésie, il filme cet instant bref et rare qu’est la reproduction de 18 000 mérous, un jour de pleine lune en juin. En 2008, dans ce même atoll, l’équipe note une densité inhabituelle de requins gris de récif: ils sont 700. Laurent Ballesta, auteur d’une dizaine d’albums de photographie, publie alors sans doute son plus bel ouvrage, 700 requins dans la nuit, aux Editions Andromède, du nom de sa société basée à Carnon dans l’Hérault.

Aujourd’hui, il se remet doucement de ce mois passé confiné dans un caisson. Dans la capsule, l’équipage suffoquait mais en plongée l’hélium glaçait le sang et les os. «Pour résister, il fallait se raisonner et continuer à palmer, l’eau était à 12°C mais au ressenti elle était gelée», raconte-t-il. «Avant de plonger, il a fallu parfois attendre des jours en passivité fœtale et dans la promiscuité. Il y a eu de la tension. Heureusement, on a tous pris sur soi pour être attentifs les uns aux autres.» Il dit qu’un ami «est quelqu’un que tu connais très bien mais que tu aimes quand même».


Profil

1974 Naissance à Montpellier.

1999 Conseiller scientifique de Nicolas Hulot.

2009 Première photo du cœlacanthe, le fossile vivant.

2012 Partenariat avec l’horlogerie suisse Blancpain.

2019 Naissance de sa fille, explore pendant vingt-huit jours les fonds méditerranéens.

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