Chaude, posée, un peu feutrée aussi. De Laurent Kaiser, je ne connaissais que la voix, après moult conversations téléphoniques échangées au fil des épidémies survenues ces dernières années. Aussi le reconnus-je immédiatement lorsqu’il usa de son organe, tandis qu’il raccompagnait quelqu’un vers l’ascenseur du septième étage des Hôpitaux universitaires de Genève (HUG).

Je le retrouvai peu après aux prises avec une tarte aux fruits devant son ordinateur, dans son bureau. Il a l’air fatigué et semble sorti d’un marathon chirurgical, avec son haut de tenue de bloc opératoire. En fait, c’est parce qu’il a renversé du café sur sa chemise un peu plus tôt, appris-je plus tard.

Durant notre entretien, Laurent Kaiser n’eut de cesse de m’évoquer le commissaire Maigret. De par sa voix donc, façon Bruno Cremer, qu’il pose prudemment après réflexion, mais aussi de par sa taille imposante et enfin, parce qu’il fume la pipe, m’a appris la lecture de 24 Heures. C’eût été une blanquette de veau et non une tarte, j’aurais fait comme l’inspecteur Lachenal, je l’aurais appelé «patron».

«L’esprit simpliste»

Il ne l’aurait pas volé, car patron, il l’est assurément. Laurent Kaiser est médecin-chef du Service des maladies infectieuses, responsable du Laboratoire de virologie et directeur du Centre des maladies virales émergentes.

L’homme confie avoir toujours eu la passion pour l’infectiologie. Sa philosophie n’est pas tarabiscotée: le microbe, c’est un ennemi, alors il faut essayer de le tuer. «J’ai l’esprit simpliste», dépeint-il.

De ses trois casquettes, il distribuera les deux premières et en recevra une nouvelle. Le mois dernier, la direction des HUG l’a nommé médecin-chef du vaste Département de médecine. L’occasion de passer le flambeau, sans crainte aucune. «A un moment donné, il faut savoir partir. La relève est phénoménale en virologie et en maladies infectieuses», assure-t-il.

Les scientifiques qui le connaissant disent que Laurent Kaiser a su bien s’entourer. Parmi la jeune garde, c’est Manuel Schibler qui le remplacera au Laboratoire de virologie. L’équipe compte également Pauline Vetter et Isabella Eckerle, spécialiste des coronavirus qui a notamment mis au point des tests de détection du SARS-CoV-2.

Rien ne prédisposait vraiment ce virologue grand à devenir un grand virologue. A son retour des Etats-Unis en 2000, il découvre «un no man’s land, il n’y avait rien pour moi». L’opportunité de carrière vint de son ancien patron, Luc Perrin, qui lui confia ses premières responsabilités. Petit à petit, l’oiseau Kaiser fit son nid, avant de devenir six ans plus tard le directeur du Laboratoire de virologie.

Confrères et consœurs saluent unanimement la bête de travail, le type sans chichis avec qui l’on aime boire un verre. «Il sait combiner l’acuité scientifique avec un bon sens terrien, dit l’un d’eux. C’est une personne importante dans la lutte contre le covid», «une personnalité charismatique, très méticuleuse, soucieuse de bien faire, ce qui le rend parfois anxieux et peut compliquer les choses», prévient une autre.

Ses recherches portent notamment sur les virus respiratoires tels que les rhinovirus, le coronavirus et le virus de l’influenza, bien avant les pandémies du H1N1 de 2009 et du Covid-19. Sous sa houlette, son labo se diversifie et accueille le Centre national de référence pour la grippe, pour la rougeole, et enfin le Centre national de référence sur les infections virales émergentes (Crive), chargé de reconnaître, dans un délai de 24 heures, une infection à de dangereux virus.

En 2020, c’est le covid qui débarque. Il tient à me faire faire le tour des locaux, à me présenter ses équipes à pied d’œuvre un vendredi soir à l’heure de l’apéro. C’est dans ce labo que le variant Alpha (alors encore appelé anglais) est pour la première fois identifié sur le sol suisse, en décembre 2020. «Il a tout de suite saisi l’intérêt de séquencer le génome du coronavirus, c’est lui qui a donné l’impulsion au programme national de surveillance génétique du coronavirus», glisse un scientifique romand.

Jamais loin

Le public s’habitue à sa voix, à la télévision. Et à celles d’autres, ce qui l’a interloqué: «Cette crise a vu fleurir des experts et des panels interdisciplinaires en tout genre. Je me suis retrouvé dans des réunions avec des gens qui parlaient du virus sans les connaître, tenant des discours complètement déconnectés de la réalité clinique. Bien entendu le covid n'appartient pas qu'aux virologues, mais à toute la société. Mais tout de même, comment résout-on une crise, comment anticiper la prochaine, si on ne comprend pas les fondamentaux?»

Il se défend d'être amer en la matière, préférant avancer son «incompréhension». Après l'épidémie de H1N1 déjà, il estimait prêcher dans le désert. Le CRIVE n'est soutenu financièrement que du bout du lèvres par l'Office fédéral de santé publique, avec un seul poste financé malgré une position stratégique évidente. «Difficile de remplir la mission sans l’aide des HUG, nous sommes prêts 24 heures sur 24, 365 jours par an», regrettant que «la Suisse n'ait pas tiré tous les enseignements des crises».

Laurent Kaiser assure qu’il ne sera jamais loin de ses équipes qui vont prendre le relais. Cela fera un peu beaucoup, non, alors comment tiendra-t-il? Grâce aux moments passés en famille, entre amis, autour d’un repas et d’une bouteille. Il le dit, il laisse la blouse sur le seuil de sa maison, «ce n’est pas le professeur qui rentre à la maison. C’est plus détendu, on rigole, on partage!» Oui, patron.


Profil

1987 Diplôme de médecine de l’Université de Genève.

1998 Spécialisation en virologie clinique à Charlottesville, aux Etats-Unis.

2006 Directeur du Laboratoire de virologie des Hôpitaux universitaires de Genève.

2013 Chef de service des maladies infectieuses.

2015 Fonde le Centre des maladies virales émergentes.


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