émotions méconnues (4/5)

L’«awunbuk», cette autre déclinaison de la nostalgie

Peuple des montagnes de Papouasie-Nouvelle-Guinée, les Baining ont donné un nom à la sensation de vide laissé par le départ de visiteurs. Une émotion qui s’apparente à la nostalgie, sentiment imprégnant nos sociétés depuis l’Antiquité

Loin de se limiter à la joie, la tristesse, la surprise et la colère, la palette des émotions humaines comporte un nombre quasi infini de nuances, qui varient selon les cultures et se transforment au cours du temps. Du 13 au 17 août, «Le Temps» vous fait découvrir cinq émotions en apparence méconnues, mais qui vous paraîtront sans doute familières.

Retrouvez ici les précédents épisodes: 


Les Baining, peuple des montagnes de Papouasie-Nouvelle-Guinée, n’ont ni normes explicites de vie en société, ni hiérarchie politique, ni sanctions sociales, ni classe d’âge, ni moitié, ni règles de résidence, ni autorité sacrée. Selon les rares anthropologues qui les ont observés, dont l’Américaine Jane Fajans, les membres de cette tribu ne perdent pas de temps à discuter, ou alors uniquement de choses concrètes. Chez eux, les liens de parenté se réduisent à des interactions minimales entre parents et enfants.

Pourtant, ce sont les Baining qui ont donné un nom à cette sensation si particulière ressentie lorsqu’un visiteur s’en va, laissant derrière lui ce trop-plein de vide caractéristique: l’awunbuk. L’awunbuk, c’est ce que l’on éprouve lorsque l’espace domestique, auparavant si vivant, laisse la place à l’écho contre les murs. Un sentiment feutré et contrasté, oscillant entre le soulagement et l’apathie, l’impression que tout est devenu inutile. «Quand je décris cette émotion, les gens me disent généralement qu’ils l’ont déjà ressentie, mais n’avaient pas de mots pour la décrire», nous explique Jane Fajans.

Pour les Baining, l’invité a sa part de responsabilité dans l’awunbuk. Car, s’il quitte ses hôtes le cœur léger, la brume oppressante consécutive à son départ, elle, peut persister jusqu’à trois jours, créant un sentiment de distraction et d’inertie venant interférer avec la capacité de s’occuper de la maison et des cultures. C’est pourquoi, à peine les talons du visiteur tournés, les Baining remplissent d’eau un bol pour le laisser absorber, une nuit durant, toutes les humeurs tristes du foyer. Le matin suivant, à l’aube, la famille se réunit dans un rituel cérémonial, afin de jeter le liquide entre les arbres; après quoi, seulement, la vie ordinaire pourra reprendre son cours.

Retour aux origines

L’awunbuk peut être comparé à une forme de nostalgie, sentiment ayant imprégné toutes les sociétés occidentales depuis l’Antiquité. «La nostalgie est une attitude humaine ressentie par tout le monde, et abondamment exploitée par la littérature avant d’être qualifiée par un nom savant, puis de passer dans la langue commune», retrace Estelle Zunino, maître de conférences à l’Université de Lorraine et co-organisatrice, avec Patrizia Gasparini, d’un colloque international consacré à ce sentiment, à la fin de l’année dernière.

La nostalgie, évoquée comme l’envie du retour, de la remontée vers les origines, c’est d’abord Ulysse, dans L’odyssée, héros faisant l’expérience à la fois du regret d’Ithaque, son île, mais également, une fois revenu, du manque du voyage et de l’inconnu. «C’est aussi le mythe d’Orphée et d’Aristophane, dans Le banquet de Platon, renvoyant tous deux à la séparation et à la déchirure, à une souffrance ontologique», ajoute la chercheuse.

La nostalgie ne prend toutefois corps, comme réalité linguistique, qu’avec Johannes Hofer, médecin mulhousien. C’est lui qui, le premier, utilise ce mot en 1688, dont les racines grecques évoquent le retour (nostos) et la douleur (algos). Avec Hofer, la nostalgie devient pathologie, une maladie dont l’origine est à rechercher dans un «dérèglement de l’imagination». Le médecin avait décelé ce mal mystérieux chez les mercenaires suisses souffrant d’un profond mal du pays, les symptômes se déclenchant lorsque ces derniers, en mission à l’étranger, entendaient le bruit des cloches de vache. La nostalgie se manifestait alors par de la léthargie, de la tristesse ou encore des troubles du sommeil, pouvant même conduire, lorsque les soldats refusaient de s’alimenter, à la mort.

Vertus bénéfiques

Longtemps observée de manière descriptive par la communauté scientifique, la nostalgie devient, au XIXe siècle, l’une des affections les plus étudiées, inspirant près de 200 thèses médicales entre 1803 et 1988. A partir de 1945, la psychiatrie s’empare également de ce terme, pour décrire les conditions des réfugiés et des exilés. Ce n’est qu’en 1979 que le professeur de sociologie américain Fred Davis établit les bases d’une interprétation moderne de la nostalgie, en découvrant que des mots positifs, comme «enfance», «chaud au cœur» ou encore «bon vieux temps», lui étaient généralement associés.

La littérature n’a toutefois pas attendu ce retournement de signification pour ôter à la nostalgie son manteau pathologique: «Avant cela déjà, les écrivains n’y voyaient non plus un sentiment destructeur, mais une émotion qui, en convoquant des souvenirs du passé, pouvait avoir des effets positifs, ajoute Estelle Zunino. Pour certains, la nostalgie était même perçue comme une source de créativité, un terrain d’expression artistique.»

Emotion aux multiples facettes, la nostalgie est aujourd’hui au centre de thérapies mettant en avant ses vertus psychologiques bénéfiques. «Le fait de se plonger dans ses souvenirs améliorerait l’humeur, augmenterait l’estime de soi et renforcerait les relations avec autrui», écrivaient Jochen Gebauer et Constantine Sedikides, chercheurs en psychologie sociale à l’Université de Southampton, dans un article publié en 2010 dans la revue Cerveau & Psycho.

Voir aussi: Douce nostalgie

Autrefois source de souffrances, la nostalgie s’est donc désormais transformée en source de bien-être, qu’elle soit appelée par des souvenirs olfactifs, comme l’odeur d’une petite madeleine, ou encore le tintement, au loin, d’une cloche de vache.

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