Faire monter de l’eau potable des gorges de l’Areuse, à 620 mètres d’altitude, jusqu’à La Chaux-de-Fonds, située de l’autre côté du massif jurassien, 400 mètres en amont. C’est le pari un peu fou réalisé par l’ingénieur neuchâtelois Guillaume Ritter entre 1886 et 1887. Pendant plus d’un siècle, les 18 kilomètres de conduites et de galeries ont assuré l’unique approvisionnement en eau de la métropole horlogère. Il a fallu attendre le percement du tunnel routier de La Vue-des-Alpes, au milieu des années1990, pour permettre l’installation d’une alimentation de secours.

L’arrivée de l’eau courante a révolutionné la qualité de vie des Chaux-de-Fonniers. Au milieu du XIXe siècle, la ville, située au cœur du massif calcaire jurassien, ne disposait que de réserves très limitées. Ses habitants se contentaient de l’eau que leur fournissaient leurs citernes et des quelques puits creusés dans la vallée. La qualité était parfois discutable et la quantité rapidement devenue insuffisante. Et pour cause: avec l’essor extraordinaire de l’horlogerie, la population chaux-de-fonnière est passée de 13 000 à 24 000 habitants entre 1850 et 1885.

Aujourd’hui, La Chaux-de-Fonds recense 36 000 habitants. Hormis quelques modifications techniques, l’aqueduc dessiné par Guillaume Ritter n’a pas changé. Responsable du secteur eau de Viteos, société anonyme qui regroupe les services industriels des villes neuchâteloises, Laurent Vuille en connaît tous les coins et recoins. A commencer par la station des Moyats, au bord de l’Areuse, centre névralgique du système d’adduction d’eau.

Arrivé à proximité de l’usine coincée entre roche et rivière, le spécialiste commence par battre en brèche une idée reçue: «Les gens croient souvent que c’est l’eau de l’Areuse qui est pompée jusqu’à La Chaux-de-Fonds. C’est faux. Depuis l’origine, il s’agit d’eau de source captée dans le sous-sol. L’endroit est favorable: les gorges de l’Areuse constituent un véritable château d’eau. La Ville de Neuchâtel – qui a l’avantage d’être située en aval – a elle aussi construit un aqueduc. Il recueille l’eau des puits et des sources situés sur la rive droite de la rivière. Les eaux de la rive gauche montent à La Chaux-de-Fonds.»

Cette séparation induit une curiosité que Laurent Vuille raconte avec gourmandise. «Normalement, les eaux de l’Areuse s’écoulent dans le lac de Neuchâtel, la Thielle, l’Aar, le Rhin jusqu’en mer du Nord. Le pompage en direction de La Chaux-de-Fonds rompt l’ordre naturel. L’eau utilisée dans les Montagnes neuchâteloises finit sa course dans la Méditerranée après avoir transité par le Doubs et le Rhône.»

A côté de l’usine des Moyats, deux portes métalliques encastrées dans la roche marquent la séparation entre les deux bassins versants. La première cache une galerie horizontale de 277 mètres de long creusée pour capter la source de la Dalle Nacrée, emprisonnée par une couche de roche imperméable. L’eau s’écoule lentement dans un canal en béton avant de disparaître dans un réservoir construit dans le sous-sol de l’usine.

Derrière la deuxième porte, une lumière blafarde dévoile les trois conduites ascensionnelles en acier qui assurent l’alimentation du réseau d’eau chaux-de-fonnier. Installées d’abord à côté d’un escalier abrupt, elles s’empalent ensuite dans la roche direction la galerie de Jogne, sur les hauteurs de Brot-Plamboz, à 1115 mètres d’altitude.

A l’origine, le refoulement de l’eau était effectué par des pompes à piston. Au fil du temps, la station des Moyats s’est transformée en complexe hydroélectrique. Sur la forme, rien n’a changé: l’énergie est toujours produite grâce au détournement de l’Areuse imaginé par Guillaume Ritter. Canalisée à flanc de montagne, l’eau arrive 54 mètres en amont de l’usine avant de plonger dans une conduite forcée de 1,2 mètre de diamètre. «Chaque seconde, 650 litres passent ici, détaille le responsable des eaux en tapotant l’imposant tuyau. Ce débit permet de pomper 3500 litres d’eau par minute à une pression de 50 bars.»

Malgré une bonne qualité générale, l’eau collectée à l’usine des Moyats est désinfectée sur place pour prévenir une éventuelle pollution par infiltration. En 1957, les services industriels ont remplacé l’eau de Javel par du bioxyde de chlore. Ce dernier devrait être remplacé à l’horizon 2015 par une usine de filtration (lire ci-contre).

La galerie de Jogne constitue le deuxième point fort de la visite de l’aqueduc de Guillaume Ritter. Après avoir avalé la montagne, l’eau débouche dans un tunnel de un mètre de large sur deux mètres de haut qui traverse la montagne du sud au nord sur près de 800 mètres. Il est possible de le visiter à son terme, depuis le sous-sol d’une petite cabane de contrôle installée non loin de la Tourne. Derrière une porte, on découvre un ruisseau sous-terrain. «A la sortie des conduites ascensionnelles, l’eau descend par gravitation jusqu’à La Chaux-de-Fonds, détaille Laurent Vuille. Le rythme est lent: une goutte d’eau effectue les dix-huit kilomètres de parcours en environ vingt heures.»

Sortie de la galerie de Jogne, l’eau s’engage dans une conduite souterraine de 13 kilomètres qui longe la vallée de la Sagne. A La Corbatière, un second tunnel d’un peu plus d’un kilomètre amène l’eau dans le vallon des Crosettes. Elle est ensuite amenée gravitairement par trois conduites de fonte jusqu’aux réservoirs des Foulets et du Vuillème, sur les hauteurs de La Chaux-de-Fonds.

Le réservoir des Foulets constitue le point final de la visite. C’est là que l’eau des sources de l’Areuse a jailli pour la première fois durant la nuit du 8 au 9 novembre 1887. Un ponton central permet d’observer les 4600 m3 d’eau stockés sous de grandes voûtes qui évoquent, en beaucoup plus propre, les égouts de Paris décrits dans Les Misérables. «A l’époque, c’était le seul réservoir de la ville, note Laurent Vuille. Aujourd’hui, il y en a cinq. Ils permettent d’assurer une consommation quotidienne comprise entre 8000 et 10 000 m3 d’eau.»

Les cinq réservoirs alimentent 200 kilomètres de réseau d’eau et 70 kilomètres de branchements. Ce sont eux, également, qui permettent à La Chaux-de-Fonds de disposer de fontaines publiques. En 1888, la plus célèbre d’entre elles, la Fontaine monumentale, est inaugurée en grande pompe au début de la toute récente avenue Léopold-Robert. Offerte par le Bureau du contrôle des ouvrages en métaux précieux, elle est considérée alors comme «le premier monument artistique érigé dans la localité». Aujourd’hui, elle rappelle l’incroyable pied de nez à la géologie réalisé par des anciens qui ne doutaient de rien.

Visites de groupe possibles sur demande. Contacter Laurent Vuille, Viteos, tél. 032/886 04 01.

Dès lundi: Islam-Occident: cinq rendez-vous amicaux