Ce fut un spectacle sidérant. L’énorme masse (700 tonnes ) de la fusée oscillait dans l’air comme une fléchette nonchalamment jetée. Les images de la télévision russe, qui a diffusé en direct le lancement, montrent que dès la huitième seconde, le lanceur a dévié de l’axe prévu puis est entré dans une vrille accélérée. Au bout de dix secondes, la fusée filait déjà à l’horizontale, puis piquait du nez, se désintégrant en vol avant de percuter le sol dans une gigantesque explosion, moins de 30 secondes après le décollage et à moins de 5 km de son pas de tir.

Immédiatement, des centaines de tonnes de carburant hautement toxique (UDMH) ont été rejetées dans l’atmosphère, non loin de la base de lancement de Baïkonour, au Kazakhstan.

La chaîne d’Etat russe Vesti 24 a indiqué qu’une heure après la catastrophe (soit vers 9h30 heure locale), les autorités kazakhes ont envisagé d’évacuer les 70 000 habitants d’une large zone autour du cosmodrome, avant de simplement leur conseiller de ne pas quitter leur domicile, d’éteindre l’air conditionné et de se calfeutrer «en raison d’un nuage de carburant non brûlé se déplaçant vers les villes de Baïkonour, Akaï et Tyuratam».

Fort heureusement, des pluies ont apparemment entre-temps dissipé le nuage, d’après les médias kazakhs. S’il n’y a pas de pertes humaines à déplorer, les conséquences écologiques risquent d’être considérables. Les autorités kazakhes exigeront des dédommagements importants de la part de la Russie.

Il s’agit aussi d’un énorme revers pour l’industrie spatiale russe. C’est la première fois depuis la fin de l’URSS que le lanceur Proton (un des plus lourds du monde) s’écrase quasiment sur son pas de tir. Même si quatre Proton ont subi des échecs à divers stades du lancement ces trois dernières années, un ratage d’une telle ampleur ne s’était pas produit depuis 1969.

Trois satellites du programme Glonass (l’équivalent russe du système de géopositionnement GPS américain) ont été perdus. Ce sont entre 126 et 200 millions de francs suisses qui sont partis en fumée, d’après les premières estimations. C’est aussi le troisième échec sur 15 lancements effectués depuis le début de l’année. Les statistiques se dégradent pour l’industrie spatiale russe, et avec elles la réputation du pays en tant que grande puissance spatiale.

L’expert Iouri Karache, membre de l’académie d’astronautique Tsiolkovski, souligne que le programme Glonass fait l’objet du contrôle le plus strict de l’Etat à cause de son caractère stratégique pour la défense nationale. Qu’il soit frappé par une catastrophe n’augure donc rien de bon pour le reste de l’industrie. L’expert note aussi que la pollution occasionnée va peser sur les relations déjà tendues entre Moscou et le Kazakhstan au sujet de la location de Baïkonour. Enfin, «il ne faut pas oublier que le lanceur Proton est étroitement associé au prestige national et aux efforts pour revenir dans le peloton de tête des puissances spatiales», souligne l’expert. «Deux lanceurs Proton entrent dans le programme russo-européen ExoMars (trois missions d’exploration vers Mars). Les Européens risquent de renoncer à ce projet», conclut Iouri Karache.

Pour Natan Eismont, membre de l’Académie des sciences russe, «ce sont des statistiques abominables». Le scientifique se montre surpris qu’un tel incident «sans précédent» ait pu se produire sur le premier étage du lanceur, «alors que la technologie est au point depuis des décennies, le Proton volant depuis 1965». Il y voit le signe d’une dégradation notoire du savoir-faire industriel russe. Pour un diplomate européen spécialisé dans les affaires spatiales, et non autorisé à s’exprimer publiquement, le déclin s’explique par le non-renouvellement du personnel. «L’âge moyen des ingénieurs et techniciens atteint désormais les 50 ans et les salaires stagnent. Les meilleurs spécialistes ont émigré ou changé de métier», explique-t-il.

Les conséquences immédiates de l’incident sont le gel du lancement de Proton pour au moins six mois, jugent les observateurs. Le premier ministre Dmitri Medvedev veut, lui, «une liste de coupables». A moyen terme, «des conséquences sérieuses pour le programme spatial russe et son industrie de lanceurs sont à prévoir», ajoute l’expert Anatoly Zak. «Cela dit, il n’y a pas d’alternative au Proton jusqu’à ce que son remplaçant, l’Angara, devienne opérationnel. Et cela ne se produira pas avant la fin de la décennie au plus tôt.»

«Les salaires stagnent; les meilleurs spécialistes ont émigré ou changé de métier»