Chaque année en moyenne, environ 9 millions de tonnes d’animaux sont rejetées par les pêcheries dans le monde, selon la FAO. Il s’agit d’espèces sans valeur commerciale ou protégées et d’individus trop petits, qui constituent près de 11% du total des captures dans les océans, selon l’organisation internationale. Beaucoup meurent ou s’échouent sur les côtes, contribuant ainsi au dépeuplement des océans et à la dégradation des écosystèmes marins. «Au Mexique, où nous avons travaillé avec des pêcheurs locaux, les captures de raies et requins sont interdites en été, explique Jesse Senko, chercheur à l’Université d’Etat d’Arizona et principal auteur des travaux relatés dans Current Biology. Les filets attrapent aussi des tortues de mer, particulièrement protégées par la législation mexicaine. C’est mauvais pour la biodiversité et cela fait perdre un temps précieux aux marins qui doivent nettoyer ou réparer leurs filets.» En moyenne, six tortues seraient capturées pour chaque sortie en mer d’un navire dans cette région.

Depuis une dizaine d’années, les recherches vont bon train pour mettre au point des dispositifs de pêche sélective, éloignant en particulier la grande faune (requins, dauphins, tortues…) et même les oiseaux marins qui se retrouvent parfois emmêlés dans un filet quand ils plongent pour se nourrir. Alors que des dispositifs acoustiques éloignant les cétacés sont déjà en service, voire obligatoires comme dans les eaux françaises du golfe de Gascogne, l’effort de recherche s’intensifie sur les dispositifs lumineux. Un prolongement de techniques de pêche millénaires qui cherchaient à attirer plus de poissons en éclairant la mer. Cette fois, c’est pour la bonne cause: rendre la pêche plus durable.

Murs de mailles verticaux

«On ne sait pas vraiment ce que provoque la présence de lampes sur les filets, reconnaît Jesse Senko. Mais nous avons confirmé qu’en accrochant des LED vertes sur la ligne supérieure de filets maillants, les grands animaux ne se font presque plus prendre. Il en est de même des oiseaux.» Très utilisés dans la pêche artisanale et côtière, ces filets sont placés, entre deux eaux, comme des murs de mailles dans lesquels les animaux s’emmêlent. Ils sont maintenus verticalement par des flotteurs fixés sur le cordage supérieur, et des lests sur leur ligne inférieure. Ils mesurent parfois plusieurs dizaines de kilomètres de long. Dans la pêche artisanale, les filets sont le plus souvent posés en fin de journée et relevés au petit matin. C’était le cas pour les 56 engins de pêche utilisés dans cette étude — dix kilomètres au total —, une moitié étant éclairée par des lampes LED, l’autre servant de point de comparaison.

Si l’impact positif sur les captures accidentelles de tortues marines a déjà été démontré — ici -50% mais considéré comme statistiquement non significatif par les chercheurs —, l’étude montre surtout une baisse spectaculaire pour les requins et raies (-95%). La réduction atteint 81% pour le calmar de Humboldt, non ciblé par cette pêcherie, et 48% pour les autres poissons non désirés. Des réductions qui se traduisent aussi par un moindre temps consacré au tri des prises, au démêlage et à la réparation des filets: à chaque sortie, les pêcheurs ont économisé entre 55 et 71 minutes. Le tout sans altérer le remplissage des cales: la quantité pêchée et sa valeur étaient même 6% plus élevées avec les filets éclairés.

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Réalisés dans la Baja California, ces travaux confirment des études menées dans d’autres mers du globe. En 2019, un groupe piloté par l’Université britannique d’Exeter avait ainsi constaté, au Pérou, une baisse de trois quarts des captures accidentelles de tortues, de plus de deux tiers pour les petits cétacés, de même qu’une diminution de 84% des oiseaux tués par les filets.

D’autres travaux portent sur la sélectivité des engins de pêche vis-à-vis des espèces — ou des tailles — de poissons à éviter. C’est le cas des chalutages réalisés en 2019 et 2020 dans le détroit du Pas-de-Calais et ses abords, par l’Institut français de recherche pour l’exploitation de la mer (Ifremer) et la filière française de pêche, qui visaient à déterminer si l’utilisation de filets phosphorescents ou éclairés réduirait les captures de chinchards ou de petits merlans.

Ces études portaient cette fois sur des chaluts traînés par les navires — et non des filets maillants comme au Mexique ou au Pérou — dotés de caméras pour étudier le comportement des poissons. Le rapport d’étude souligne des différences entre les espèces: merlans et maquereaux tendent à éviter la lumière. Le chinchard, lui, est attiré par la lumière fixe, mais semble l’ignorer si elle est clignotante. Moins de merlans ont été capturés, y compris ceux de plus grande taille, réduisant la valeur des prises… La lumière n’a pas réduit les captures d’autres espèces commerciales lors de ces chalutages (maquereau, rouget barbet et grondin).

La lumière fait fuir les petits poissons

Au Mexique en revanche, l’éclairage des filets a eu un impact marqué sur la sélectivité de la pêche. «On capture moins de petits poissons, tandis que les plus gros ne semblent pas gênés. Peut-être les juvéniles voient-ils cette lumière comme un signe de présence d’un prédateur tandis que les autres s’en moquent, hasarde Jesse Senko. Mais à vrai dire, on ne sait pas grand-chose du comportement des poissons face à la lumière.»

Sa couleur aurait-elle une importance? «Une étude avec des sources ultraviolettes a aussi montré une réduction des captures accidentelles. Nous avons choisi la couleur verte, car l’œil des tortues la voit très bien. De plus elle se transmet bien dans l’eau. Enfin, les LED vertes sont plus efficaces que les autres sur le plan énergétique. Cela permet d’augmenter l’autonomie des lampes et de réduire leur coût d’usage.» Pour l’améliorer encore, Jesse Senko et ses collègues ont conçu des flotteurs pour filets intégrant une lampe, une batterie et des cellules solaires. «De cette manière, en moins d’une heure au soleil, les lampes peuvent fonctionner jusqu’à huit jours.»

Ces flotteurs à longue durée de vie — plusieurs années — devraient prochainement être testés au Mexique, dans les Caraïbes, mais aussi aux Philippines et en Indonésie, en association avec des pêcheurs locaux. Certains filets seront dotés de caméras sous-marines, pour commencer à entrevoir le comportent des poissons face à la lumière.