L’empathie, chez les poissons et au berceau

Comportement La capacité à percevoir les émotions des autres n’est pas l’apanage de l’être humain

Mais le petit enfant possède d’incroyables prédispositions en la matière

Comprendre l’autre, ressentir ses émotions et adapter notre comportement à ses besoins: l’empathie est considérée comme un élément central de l’humanité. Mais d’où vient-elle? Est-elle inscrite en nous? Ou, au contraire, notre nature profonde nous incite-t-elle à l’agression, des rudiments de vivre-ensemble nous étant tant bien que mal inculqués par l’éducation? Des recherches menées ces dernières années chez l’animal et le petit enfant ont fait progresser ce débat entre nature et culture. Et semblent indiquer que nous sommes bel et bien programmés pour prendre soin les uns des autres.

Cela fait seulement une vingtaine d’années que l’empathie a émergé comme un thème de recherche à part entière en biologie et en psychologie. L’idée selon laquelle la compétition régirait à elle seule les relations entre êtres vivants a en effet longtemps prédominé. Selon cette conception inspirée de la sélection naturelle de Darwin, chacun agit pour son seul bénéfice, et seuls les plus aptes peuvent in fine se reproduire et ainsi transmettre leurs gènes. L’être humain – considéré comme un loup pour l’être humain – n’échappait pas à cette vision.

Et pourtant. Des observations réalisées chez les animaux ont mis la puce à l’oreille de certains chercheurs, comme Frans de Waal. Le célèbre primatologue néerlandais installé aux Etats-Unis, à l’Université Emory, a été un des premiers à s’intéresser à la réconciliation chez les chimpanzés. Après un conflit, ces derniers reviennent l’un vers l’autre avec un geste typique de main tendue, suivi d’embrassades et d’accolades. Lorsqu’il étudie ces gestes à la fin des années 1970, le scientifique s’interroge: quel peut être leur sens, si on se place dans la logique pure de la compétition entre individus?

De nombreuses autres observations sont depuis venues compléter celle-ci. Elles suggèrent que des formes variées d’empathie existent dans le monde vivant. «Sous sa forme la plus primitive, l’empathie serait une forme d’imitation, comme ces poissons qui nagent en bancs parfaitement synchronisés, ce qui leur procure une certaine protection contre les prédateurs», indique Christophe Dufour, conservateur au Muséum d’histoire naturelle de Neuchâtel, dont l’exposition actuelle se penche notamment sur la question de l’empathie chez les animaux.

Le fait que le bâillement puisse être contagieux – c’est le cas chez l’être humain, mais aussi chez le chimpanzé et le chien notamment – est aussi perçu comme une preuve d’empathie. Mais les émotions elles-mêmes peuvent être contagieuses, comme ces cochons qui défèquent lorsqu’ils entendent des cris de détresse d’un congénère, ou ces poules dont le cœur s’emballe lorsqu’elles voient leurs poussins en difficulté. «Il est probable que les premières formes d’empathie ont émergé dans le cadre des relations parents-progéniture. La capacité de percevoir les besoins de son petit afin d’en prendre soin est primordiale pour la survie de nombreux animaux», note Christophe Dufour.

Ressentir des émotions face à celles d’autrui est une chose. Adapter ses actions en conséquence en est une autre. Mais cela existe aussi chez les animaux, notamment dans des comportements de consolation, observés chez les primates, mais aussi chez les éléphants, les chevaux ou encore les corbeaux. Un niveau encore supérieur consiste à répondre au besoin de l’autre de manière spécifique et appropriée, comme la maman orang-outan qui comprend par les cris de son petit qu’il est bloqué dans un arbre dont il ne parvient pas à descendre et qui va alors le chercher. «L’écueil à éviter dans ce type d’étude est l’anthropomorphisme: on peut être tenté de donner à certains comportements une signification qu’ils n’ont pas. Mais, par notre proximité génétique avec les primates, nous possédons une bonne grille de lecture pour les comprendre», estime Christophe Dufour. Moins proche de nous, le rat préfère libérer un congénère emprisonné dans une cage avant d’ouvrir une autre cage contenant une friandise, quitte à devoir ensuite partager avec lui cette précieuse ressource. Faut-il y voir les prémices de l’altruisme?

Il semble en tout cas qu’il existe une forme de gradation dans l’empathie des animaux, allant de l’imitation et du ressenti pur à une adaptation du comportement à la situation. Différents stades qui se retrouvent justement au cours du développement du petit être humain! Le premier d’entre eux est celui de la contagion émotionnelle. Au cours des années 1970 et 1980, des études ont montré que les bébés d’à peine quelques jours se mettaient à pleurer lorsqu’ils entendaient d’autres bébés pleurer. Ils ne bronchaient pas, en revanche, si les cris qu’on leur diffusait étaient ceux de chimpanzés ou s’ils avaient été générés par ordinateur! Par ailleurs, dès l’âge de 1 an, les petits commencent à réconforter les autres en les caressant ou en leur donnant des objets.

Quelques mois encore et le petit d’homme pourra reconnaître le besoin de l’autre et s’y adapter, alliant ainsi la réflexion à l’émotion. C’est ce qu’a montré la psychologue de l’Université de Californie Alison Gopnik. Dans son expérience, un adulte explique à un bébé de 18 mois qu’il préfère le brocoli aux biscuits. Incompréhensible pour le bébé qui, lui, préfère très souvent les biscuits! Pourtant, dans la suite de l’expérience, le bébé va donner du brocoli plutôt que des biscuits à l’adulte. Ce qu’un enfant de 3 mois plus jeune sera incapable de faire: l’adulte aura beau lui expliquer qu’il aime le brocoli, le petit de 15 mois insistera pour lui donner des biscuits.

Sous des dehors très simples, cette étude démontre que les très jeunes enfants sont capables de comprendre que les besoins des autres ne sont pas les mêmes que les leurs. Un élément essentiel, qui prouve que les rudiments de l’empathie sont déjà là. L’étape suivante, à 3 ou 4 ans, est d’y apposer un jugement moral, par exemple en refusant d’aider un enfant qui aurait fait du mal à un autre. Par la suite, l’éducation viendra encore affiner ces compétences. Mais il semblerait qu’elles soient bien présentes au plus profond de nous, conférant à l’être humain une capacité à collaborer qui a sans doute aussi fait sa force au cours de l’évolution.

Exposition «Emotions», Muséum d’histoire naturelle de Neuchâtel, jusqu’au 29 novembre 2015.

Les bébés d’à peine quelques jours se mettent à pleurer lorsqu’ils entendent d’autres bébés pleurer