Toxicologie

L’empoisonnement au mercure, l’effet caché des barrages

Les barrages hydroélectriques bouleversent les écosystèmes des vallées inondées, avec pour conséquence la libération de mercure toxique dans les rivières. Au Canada, la construction du barrage de Muskrat Falls exposera femmes et enfants à d’importantes quantités de ce métal, préviennent des scientifiques

Au Canada, le projet de construction de barrage de Muskrat Falls, dans le Labrador, menace de provoquer l’empoisonnement des populations locales, selon une étude de l’université Harvard parue début novembre dans la revue «Environmental Science & Technology».

Elle porte sur un effet méconnu de l’inondation des terres: la production de méthylmercure par des bactéries naturellement présentes dans les sédiments des lacs et rivières. Neurotoxique, notamment chez le foetus, cette molécule peut entraîner une altération de l’audition ou du champ visuel, voire des troubles mentaux ou des paralysies. Sa présence dans l’eau peut, sous certaines conditions, favoriser sa dissémination dans la chaîne alimentaire et, au final, sa présence chez l’être humain.

Réalisant toute une série de projections à partir de mesures in situ, les auteurs prédisent que l’exposition des populations inuits vivant en aval du barrage devrait doubler une fois la vallée inondée, dépassant même dans certains cas les limites préconisées par les autorités.

Du mercure inoffensif au mercure toxique

Survenue dans les années 1950, la catastrophe de la baie japonaise de Minamata reste probablement le pire exemple en date, avec quelque 13 000 personnes officiellement touchées. En cause, le déversement dans les eaux côtières de métaux lourds, et en particulier de méthylmercure, par une usine pétrochimique de la compagnie Chisso.

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Même sans dérapages industriels, un tel empoisonnement demeure possible. Naturellement présent dans les sols, le mercure est principalement lié à de la matière organique, sous une forme stable, donc inoffensive. Mais une inondation chamboule l’environnement et fait que certains micro-organismes vont transformer ce métal en méthylmercure.

«Dans cet écosystème devenu aquatique, un premier type de bactéries présentes dans les sols va consommer l’oxygène contenu dans l’eau, ce qui rend le milieu anoxique, explique Stéphane Guédron, chercheur à l’Institut des sciences de la Terre, à Grenoble. Ce changement d’état va favoriser un deuxième type de bactéries dites méthylantes, jusqu’alors inactives, qui transforment le mercure des sols en méthylmercure».

Bioaccumulation

Cette substance en elle-même ne pose pas grand problème. Elle n’est présente qu’en faible quantité dans l’eau, entre autres parce que «les bactéries méthylantes sont également capables d’effectuer la réaction inverse, de déméthylation. La consommation d’eau filtrée ou la baignade ne présentent donc aucun danger pour les populations», mentionne Jan Roelof van der Meer, microbiologiste à l’Université de Lausanne.

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Cependant, même à partir de ces quantités infimes dans l’eau, d’importantes concentrations de méthylmercure peuvent être retrouvées chez certaines espèces aquatiques par un processus dit de bioaccumulation: les quelques traces de la molécule suffisent à contaminer les plus petits organismes qui sont mangés par leurs prédateurs et ainsi de suite jusqu’au sommet de la chaîne alimentaire.

Jusqu’à dix fois plus de mercure chez les animaux

Ayant une alimentation essentiellement basée sur la pêche, les populations inuits de la région du Lac Melville, en aval du barrage de Muskrat Falls, seraient ainsi exposées à un empoisonnement, si le projet de barrage se concrétise en 2017. C’est ce qu’a étudié l’équipe de Ryan Calder de l’Université Harvard. Selon eux, les concentrations de méthylmercure dans les poissons, les oiseaux et les phoques capturés localement augmenteront probablement jusqu’à 10 fois selon l’espèce. En outre, plus de la moitié des femmes en âge de procréer et des jeunes enfants de l’une des communautés concernées seront exposés à des quantités suffisantes de méthylmercure pour nuire à leur santé. Pour arriver à ces résultats, les chercheurs ont combiné des mesures directes et de la modélisation des concentrations environnementales futures avec des données recueillies auprès des résidents locaux et d’autres régions inondées.

Existe-t-il un moyen d’éviter la production de méthylmercure, tout en maintenant la construction du barrage? Selon Claudia Cosio, adjointe scientifique au Département François-Alphonse Forel des sciences de l’environnement et de l’eau de l’Université de Genève, «il existe des moyens de la limiter en choisissant des sols moins riches en carbone pour l’emplacement de la retenue d’eau, ou en déboisant la zone avant sa mise en eau – ce qui réduira la matière organique et donc le mercure présent sur le site, une solution qui paraît tout de même coûteuse et difficile à mettre en œuvre dans le contexte du grand nord Canadien». Le professeur Van der Meer évoque également la possibilité «d’apporter de l’oxygène dans l’eau en la brassant, afin d’éviter l’anoxie favorable aux bactéries méthylantes».

Peu de données en Suisse

S’appuyant sur cette étude, des protestataires ont manifesté fin octobre contre le projet de barrage et ont obtenu la création d’un comité officiel qui devra explorer les moyens de réduire la contamination au méthylmercure.

Difficile de savoir si avec ses 160 barrages, la Suisse a de quoi s’inquiéter. «En général, dans nos contrées, le site était déboisé avant inondation, ce qui limite la production de cette toxine, sans toutefois totalement l’éliminer, annonce Claudia Cosio. Je pense que ce phénomène a certainement eu lieu mais à l’époque des méthodes de mesures fiables n’existaient pas. Dès lors, il est difficile de savoir quelle ampleur avait le phénomène.»

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