Dans l’enfer de la lutte contre Ebola

Epidémie Depuis le premier cas en mars dernier, la fièvre hémorragique s’est répandue comme une traînée de poudreen Afrique de l’Ouest

Pas assez nombreux, épuisés, médecinset infirmiers paient un lourd tributà l’épidémie

Des soignants partis de Genève racontent leur combat contrele virus tueur

Trois semaines, c’est le temps qu’Antoine Gauge, coordinateur d’urgence chez Médecins sans frontières Suisse, va passer à sillonner la Guinée, de la capitale Conakry jusqu’aux villages de brousse. C’est aussi le temps que met le virus Ebola pour incuber. Et c’est la durée des «congés» que doivent prendre les membres de MSF qui ont été au contact des malades, au retour de leur mission. «En restant proche d’un hôpital apte à prendre en charge une fièvre hémorragique, au cas où», rajoute Antoine Gauge, comme si ce détail était presque négligeable.

Aucune froideur pourtant chez le Français, normalement posté à Genève. Mais en 15 années passées chez MSF, ce quadra, chez qui se mêlent dynamisme inépuisable et calme olympien, a eu plusieurs fois affaire à Ebola. Il a appris à connaître le virus, à apprivoiser la peur qu’il suscite.

Antoine Gauge le sait mieux que quiconque, «le virus n’épargne personne». Et les soignants sont nombreux sur place à avoir été infectés. Plusieurs n’ont pas survécu, comme Omar Khan, responsable du centre de traitement sierra-léonais de Kenema, décédé le 29 juillet. Le ministre de la Santé sierra-léonais, Miatta Koroma, a salué un «héros national», qui «depuis des mois passait douze heures par jour à sauver des vies».

«Beaucoup travaillaient avec lui depuis des mois, quand la nouvelle est tombée ça a été un vrai choc», se souvient Géraldine Bégué, infirmière pour MSF, en poste dans un centre de soins à Kailahun, en Sierre Leone. A son arrivée dans le pays, elle est passée par le centre de Kenema où Omar Khan était hospitalisé: «C’est toujours extrêmement dur d’accompagner des patients que l’on sait condamnés, mais là ça prenait encore une autre dimension, c’était d’une profonde tristesse, tellement…» Au téléphone, l’infirmière s’interrompt, manifestement émue. «Mais cela montre à quel point nous devons rester en permanence sur le qui-vive. Malgré la fatigue, nous ne pouvons pas nous permettre de baisser la garde.»

Un défi de chaque instant face au manque de personnel et aux conditions sur place. Médecins et infirmières accueillent les nouveaux cas et doivent gérer les funérailles de ceux qu’ils n’ont pas réussi à sauver. Défilé de sacs plastiques blancs, trimbalés à bout de bras par des hommes auxquels les couches de protection donnent des allures de spectres. Avant chaque contact avec les contaminés, les soignants doivent s’équiper: combinaison intégrale, cagoule, bottes, gants, masque, lunettes de protection. Tout cela par 40 °C. «Au moindre doute, si un masque a glissé, si on soupçonne un trou dans un gant, on ressort et on recommence», explique Géraldine Bégué.

«La sécurité de nos équipes est la priorité, insiste Antoine Gauge. MSF est la seule ONG à avoir été présente sur toutes les épidémies d’Ebola, nous avons acquis une précieuse expérience du virus et nous avons développé des procédures qui ont prouvé leur efficacité et que nous tentons de transmettre aux personnels de soin locaux avant qu’ils n’aillent au contact des patients.»

Or, des personnels formés, il y en a peu, et il leur est difficile de trouver le temps nécessaire pour la formation des collègues. «Nous manquons cruellement de soignants en ce moment, avoue Géraldine Bégué, dont la voix trahit la fatigue d’une journée de travail qu’une nuit trop courte n’a pas suffi à effacer. Actuellement, je suis seule avec une autre infirmière pour gérer les contingences matérielles du centre, la formation, et les soins des patients.» Le centre de soins accueille 55 malades: «Ils étaient 30 quand je suis arrivée il y a dix jours. C’est un grand progrès que les gens se présentent spontanément quand ils soupçonnent une contamination, mais on est proche des limites du centre… et des nôtres aussi.»

Les soignants tentent tout de même d’organiser des tournus, avec si possible une demi-journée de repos. Géraldine Bégué espère tenir encore quatre semaines: «Il y un tel besoin de nos compétences ici qu’il est difficile de se dire qu’on va rentrer en Suisse, et laisser tout ça continuer sans nous.»

L’épidémie de fièvre hémorragique a enflammé l’Afrique de l’Ouest en mars dernier. Depuis, les ONG, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et les autorités sanitaires des pays touchés (Guinée, Sierra Leone et Liberia) tentent de briser la chaîne de transmission du virus. Un travail lourd et complexe, comme le raconte Antoine Gauge: «Les gens imaginent souvent que le rôle des ONG comme MSF se résume à la prise en charge des malades. C’est très loin de la réalité. Nous devons coordonner de nombreux acteurs sur le terrain, pour sensibiliser et informer les populations, suivre les contacts des malades, encadrer les funérailles et prendre en charge les patients dans les centres de soins. Mais on ne peut pas être partout, et nous devons faire des choix pour déployer nos forces sur les sites les plus critiques.»

MSF est présent en Sierra Leone et surtout en Guinée. «Nous devons être environ une cinquantaine d’expatriés, et nous travaillons avec peut-être 400 soignants locaux, estime Antoine Gauge. Je n’ai pas les chiffres exacts en tête, tout ce que je sais, c’est que c’est trop peu!»

Un constat que l’humanitaire dressait déjà début juillet, soulignant un manque cruel d’engagement des autres ONG. «Ebola fait peur, même aux humanitaires, commentait alors Pierre Formenty, expert de l’OMS pour Ebola. MSF est connu pour son expertise dans le domaine, ce sont les «vétérans» d’Ebola et du coup ils se retrouvent seuls au front.» La Croix-Rouge internationale est aux côtés de MSF, ainsi que l’Unicef et quelques petites ONG américaines, présentes surtout au Liberia et en Sierra Leone.

Depuis juillet, «nous avons reçu de l’aide, reconnaît Antoine Gauge. Mais ce qui nous manque toujours, ce sont des médecins et des infirmières, capables d’aller auprès des malades». Il explique qu’il faut «aller taper aux portes» pour tenter de convaincre les collègues humanitaires de se mobiliser et les autorités locales de fournir du personnel: «Savoir insister fait aussi partie de notre métier!»

Suivre les procédures, appliquer ce que l’expertise a appris, avec patience et ténacité, même quand la fatigue accable, que les cas augmentent et que la mort se répand. Ce sang-froid, partagé par tous les acteurs présents sur le terrain, tranche avec la peur qui grandit loin des hôpitaux de brousse et des morts, en Europe, aux Etats-Unis ou en Asie.

Il faut dire qu’Ebola a de quoi alimenter les pires craintes: pas de traitement, pas de vaccin – même si un traitement expérimental doit être testé aux Etats-Unis en septembre –, un taux de mortalité qui peut atteindre les 90%, une incubation longue, des premiers symptômes peu spécifiques. «Les films catastrophe qui mettent en scène Ebola ou des virus qui lui ressemblent ont beaucoup contribué au mythe qui entoure ce virus, explique Antoine Gauge. Ebola est dangereux, c’est vrai, mais quand ils sont pris en charge tôt, un certain nombre de patients guérissent. C’est important à souligner, car sans cela, les gens ne comprennent pas l’intérêt de venir à l’hôpital.»

Les soins sont simples: antidouleurs, réhydratation et alimentation correcte. Traiter les symptômes et assurer un état général le meilleur possible pour que le système immunitaire puisse lutter contre le virus. «Ebola n’est pas une maladie suffisamment fréquente pour qu’il y ait beaucoup de recherche faite sur le virus, explique Sylvain Baize, responsable du Centre national français de référence des fièvres hémorragiques à Lyon. On ne sait donc pas pourquoi certains patients guérissent et d’autres pas.»

Si les symptômes sont terriblement violents, le virus ne se transmet pas facilement. «La contamination ne peut avoir lieu que si l’on entre en contact avec les fluides corporels d’une personne contagieuse», rappelle Sylvain Baize. Interviewé par l’AFP, le professeur belge Peter Piot, co-découvreur du virus Ebola en 1976, déclarait mercredi: «Je ne serais pas inquiet d’être assis dans le métro à côté d’une personne porteuse du virus Ebola tant qu’elle ne vous vomit pas dessus ou quelque chose de ce genre!»

Ces propos, censés être rassurants, pourraient ne pas suffire à endiguer l’inquiétude qui enfle au fur et à mesure que les Etats africains prennent des mesures d’urgence pour limiter la propagation du virus. Vendredi, les trois pays touchés par Ebola ont décidé de mettre en place un cordon sanitaire autour de l’épicentre de l’épidémie, situé à leur frontière commune. Le Sierra Leone, le Liberia et la Guinée veulent isoler, par la police et l’armée, les régions frontalières qui comptent pour plus de 70 % de l’épidémie.

Ces mesures nourrissent aussi les fantasmes sur le risque d’apparition du virus à nos frontières. «Il est compréhensible que tout cela inquiète en Europe, mais il n’y a pas de potentiel pandémique, rappelle Antoine Gauge. Bien sûr qu’il est toujours possible qu’un passager infecté débarque en Europe. Mais les médecins sont aujourd’hui sensibilisés et les hôpitaux occidentaux sont tout à fait capables de prendre en charge ce type de patients. Les contaminations secondaires ne seraient pas possibles et le virus ne pourrait pas se propager comme il l’a fait en Afrique.» Pendant que le monde s’inquiète, l’Afrique compte ses morts: 730, selon le dernier bilan.