Anatomie

La lente réhabilitation du clitoris

Pour la première fois, l’anatomie complète du clitoris a été correctement représentée dans un manuel scolaire français des sciences de la vie. Histoire d’un organe aussi adulé que malmené

Longtemps, il a été réduit à un point insignifiant sur les planches anatomiques. Une tête d’épingle située à la jonction des petites lèvres. Rien de plus. De telle sorte que de cet organe on ne connaît souvent que la pointe de l’iceberg.

Depuis 1998, date de sa très récente première description complète, on sait que le clitoris, qui partage la même origine embryonnaire que le pénis, ne se limite pas à un petit gland surmonté d’un capuchon, sa principale partie visible. Composé d’une paire de corps caverneux et de deux bulbes, qui forment une double arche entourant partiellement le vagin et l’urètre, il mesure, en réalité, une dizaine de centimètres. Erectile, mais aussi mobile, il se déplace quand le périnée se contracte. Et, contrairement au vagin, il est gorgé d’une myriade de terminaisons nerveuses: 7000 à 8000 environ, soit bien plus que le sexe masculin.

Une absence pas sans conséquence

Malgré ces découvertes, il aura fallu attendre le printemps de cette année pour que, pour la première fois, en France, un manuel des sciences de la vie et de la terre (sur huit disponibles en librairie), publié aux Editions Magnard, ose donner une représentation exacte du clitoris. Une absence qui n’est pas sans conséquences. Selon un rapport sur l’éducation sexuelle remis en juin 2016 par le Haut Conseil à l’égalité français, un quart des filles de 15 ans ne savent pas qu’elles en possèdent un, et 83% ignorent son unique fonction érogène.

«En général, il y a une méconnaissance très importante autour de cet organe. Tout le monde sait ce que c’est, mais peu imaginent sa réelle configuration anatomique, confirme Francesco Bianchi-Demicheli, médecin chargé de la Consultation de gynécologie psychosomatique et médecine sexuelle aux Hôpitaux universitaires de Genève (HUG). Du moment que l’on montre la structure des organes génitaux, mais que l’on n’illustre pas le clitoris, on réalise une opération qui est de l’ordre de la censure. C’est un manque qu’il faudrait vraiment corriger.»

Cette omission se retrouve jusque sur les bancs des facultés. «Les étudiants et futurs professionnels de la santé sont peu exposés à l’anatomie exacte du clitoris, constate la gynécologue Jasmine Abdulcadir, qui a mis en place en 2010 aux HUG une consultation spécialisée sur les mutilations génitales féminines. Il n’est représenté souvent que comme un petit point. Alors qu’il est important, notamment lors d’opérations chirurgicales, de bien connaître la physiologie du clitoris, sa vascularisation et son innervation par exemple.»

De la luette au plaisir

Comment donc expliquer ce silence systématique? Absent des manuels scolaires, mais aussi largement des recherches médicales actuelles, le clitoris n’en n’était pas moins connu depuis l’Antiquité. Hippocrate, qui le nommait «le serviteur qui invite les hôtes», considérait que sa stimulation augmentait la fertilité.

«Les anatomistes et chirurgiens de la fin du Moyen Age n’ignoraient pas non plus son existence, explique Dominique Brancher, professeure associée à l’Université de Bâle dans la chaire de littérature ancienne. Mais on lui attribuait alors un rôle identique à celui de la luette dans l’acte de respiration, c’est-à-dire de tempérer l’air qui pénètre dans le corps, ou encore celui de guider le passage de l’urine.»

Puis vint Colombo. A l’instar de son homonyme qui se targua d’avoir révélé au monde l’Amérique, Realdo Colombo, anatomiste du XVIe siècle, fit fi des descriptions prédécentes pour revendiquer la découverte du clitoris, qu’il baptisa amor veneris dans son ouvrage, De re anatomica libri, paru en 1560 à Venise. «Par l’observation et le toucher, par l’expérience vécue, Realdo Colombo dévoile une relation qui n’existait pas jusqu’alors entre le désir sexuel et le clitoris, ajoute Dominique Brancher. En le blasonnant de toute une série de synonymes, comme «douceur de l’amour» ou «frénésie de Vénus», il est le premier à mettre en évidence le lien entre une sensibilité particulière du corps féminin et la présence de cet organe.»

De multiples controverses

Les propos de Colombo ne manquent pas de susciter des controverses. Gabriel Fallope, anatomiste et chirurgien italien, ne tarde pas à affirmer qu’il est le véritable découvreur de l’organe. Si la paternité de ce «pénis féminin» ne peut lui être formellement attribuée, le nom qu’il lui donne, Cleitoris, fera, lui, florès. Cependant, si Fallope souligne les ressemblances entre le corps du clitoris et celui de la verge dans ses Observationes anatomicae, il omet toutefois d’évoquer ses fonctions érogènes.

D’autres encore sont plus critiques. André Vésale, considéré par beaucoup comme le plus grand anatomiste de l’histoire de la médecine, réfute les deux auteurs, considérant le clitoris comme une malformation propre à l’hermaphrodisme. Le chirurgien français Ambroise Paré, quant à lui, y voit une partie obscène et dangereuse de l’anatomie, la qualifiant de partie honteuse.

Quand tout bascule

Devenu siège évident du plaisir, le clitoris n’en est pas pour autant condamné par l’Eglise de la Renaissance. «Jusqu’à environ 1830, on pensait que la fécondation était possible par une double semence, précise Francesco Bianchi-Demicheli. On parlait du frisson à l’époque, pour ne pas utiliser le terme plaisir, mais on l’acceptait car on pensait que cela était nécessaire pour que la femme tombe enceinte. Lorsque l’on a découvert que l’ovulation était spontanée, ce plaisir est devenu superflu, inutile, voire stigmatisé. C’est sans doute l’une des raisons qui explique pourquoi les planches anatomiques sont toujours incomplètes en 2017.»

C’est en effet au tournant du XIXe siècle que tout bascule. Le clitoris, qui perd sa fonction utile à la procréation, devient tabou sous la pression morale du protestantisme. Certains médecins préconisent l’excision pour traiter l’épilepsie, la catalepsie ou la nymphomanie. La pratique est largement répandue en Allemagne pour lutter contre l’onanisme, la masturbation étant alors considérée comme l’une des causes principales de l’hystérie féminine. Sigmund Freud passe également par-là, lui qui, vers 1930, dénonce le plaisir clitoridien comme le fruit d’une névrose propre aux femmes immatures et déviantes.

Lente réhabilitation

Disparu des dictionnaires, il faudra attendre la fin des années 1970 pour que le clitoris commence sa lente réhabilitation. «Il y a depuis quelques années une attention croissante autour de cet organe, notamment dans le milieu scientifique et médical», se réjouit Jasmine Abdulcadir, gynécologue aux HUG. Grâce à l’usage de l’imagerie médicale, des recherches ont permis, ces dernières années, de mieux comprendre le fonctionnement du clitoris et notamment ses relations anatomiques avec la paroi antérieure du vagin. De quoi remettre en question l’opposition classique entre orgasme vaginal et clitoridien.

Des initiatives pour démocratiser le clitoris fleurissent également par ailleurs. Comme ce modèle à taille réelle imprimable gratuitement en 3 dimensions, ou encore le court-métrage d’animation plusieurs fois primé de la Québécoise Lori Malépart-Traversy, sobrement intitulé «Le clitoris», et déjà visionné plus d’un million de fois.

Malgré cela, du travail reste assurément encore à faire pour contrer le déficit récurrent d’informations autour de l’anatomie génitale féminine et redonner ses lettres de noblesse à cet organe si essentiel au plaisir.

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