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L'EPFL se donne un pavillon de bois pour marier art et science

Ultime inauguration pour Patrick Aebischer. Dessiné par Kengo Kuma, l’ArtLab réunit Montreux Jazz et expositions, pour bâtir des ponts entre les esprits

La boucle est bouclée. Lorsqu’il est arrivé à la tête de l’EPFL, en 2000, Patrick Aebischer a provoqué une fronde – il dit aujourd'hui que «cela a été pas mal discuté» – parce qu’il a amené les sciences de la vie dans sa besace. Au moment de tirer sa révérence, le président de l’école opère l’autre rapprochement, celui de l’ingénierie et des sciences humaines, ainsi que des arts. C’est le but du bâtiment ArtLab, inauguré jeudi, nouvel édifice de prestige du campus situé en face, côté ouest, du Learning Center.

La mission à remplir en ces murs de bois est de «réunir les mondes de la science et des humanités» lance Patrick Aebischer, pas si ému – en aparté, il profite de parler de trois ou quatre projets en cours. Son successeur, Martin Vetterli, endosse le projet avec emphase, saluant «un nouveau chef d’oeuvre sur le campus» et citant par exemple la capacité qu’a la technologie de rendre accessible les grandes œuvres d’art.

Des espoirs multiples

Les espoirs placés en cet ArtLab sont multiples, apporter des sciences humaines sur le site des polytechniciens, faire se joindre les esprits des artistes et des ingénieurs, développer et incarner les humanités digitales – ce champ de recherche qui utilise les capacités informatiques massives au profit de projets historiques ou de sociologie, par exemple.

Kengo Kuma: «Je n'avais jamais utilisé ces matériaux»

Kengo Kuma, l’architecte japonais qui a dessiné l’écrin, évoque d’emblée les chalet suisses. l’ArtLab est variation, plutôt étirée de l’habitat alpin. Et, «pour la première fois», il s’est appuyé sur des matériaux classiques; le bois, l’acier, l’ardoise.

Son œuvre représente «une combinaison de matériaux traditionnels et de technologies actuelles». Une expérience en soi, un volume de 250 mètres de long, supposant une structure particulière, avec ce revêtement d’ardoise sur le toit. Directeur de l’entreprise générale Marti, Jacques Dessarzin raconte les défis : la «géométrie compliquée» du bâtiment, la charpente, les soucis thermiques et sonores, la lumière…

L'exemple du Montreux Jazz Festival

Des paris au service de ce rapprochement tant souhaité, porté par trois entités logées dans le pavillon. Au Sud, un Montreux Jazz Café, et une zone de démonstration du projet EPFL – Montreux Jazz Festival (MJF): la numérisation achevée cette année de 5000 concerts, 11 000 heures de vidéos, désormais accessibles de nouvelles façons, depuis Youtube jusqu’à des salles d’immersion sensorielle.

A ce sujet: Les diamants sonores du Montreux Jazz sont éternels

A côté, un vaste espace d’exposition dédié aux nouvelles muséographie. Le collectionneur et mécène et Jean Claude Gandur en est convaincu, «pour attirer de nouveaux visiteurs, il faut amener la science dans les musées». L’ArtLab sera le lieu d'expérimentation, dans la manière dont les experts en technologie peuvent permettre d’analyser, retrouver, redécouvrir les œuvres. Premier essai jusqu’en avril prochain avec les noirs de Pierre Soulages.

Venise et le cerveau en vitrine

Au nord, une salle est dédiée aux deux projets amiraux de l’EPFL en ce moment, la reconstitution numérique de Venise au fil des âges ainsi que la simulation du cerveau, le Humain Brain Project. Un pas vers le grand public, qui peut profiter de cette installation aisée d’accès, et soignée. Les animateurs misent notamment sur les nouveaux visiteurs qui arpentent le campus, attirés par le Learning Center, ou qui passent en goguette le dimanche.

Appuyant les dires de Patrick Aebischer, les chercheurs impliqués dans les activités qui seront illustrées dans l’ArtLab l’assurent: à l’heure où la technologie est omniprésente, jusqu'au bout des doigts agités sur les téléphones, elle permettra de repenser, et favoriser, le chemin vers la culture. Le directeur du MJF Mathieu Jaton illustre: «Avant nous voyions les bandes d’archives du festival au chalet, à Caux. Désormais, le public y aura accès.» Notamment entre les doux murs aux effluves de bois de l’ArtLab, le denier legs de Patrick Aebischer.

Voir notre infographie interactive du campus lausannois


Dans la lumière de Pierre Soulages

Les musées et autres lieux d’exposition ne sont pas prêts de disparaître, à en croire la multiplication des projets de formation et d’expérimentation. A l’EPFL, l’espace d’expérimentation muséale occupe la partie centrale, la plus grande aussi, du nouvel ArtLab.

L’espace d’exposition au cœur de l’Artlab sera la vitrine d’une prochaine chaire en muséologie, ou chaire Fondation Gandur pour l’art, destinée à favoriser la valorisation et l’étude du patrimoine artistique à l’aide des nouvelles technologies. Alors que les présidents sortant et futur de l’EPFL annonçaient prudemment la prochaine nomination d’un professeure de muséologie, le mécène Jean Claude Gandur évoquait lui sans détour la discussion qu’il venait d’avoir avec la femme choisie pour ce poste.

L’espace d’expérimentation est donc inauguré de manière prestigieuse, avec Pierre Soulages, un des plus grands peintres abstraits vivants, né en 1919, et maître de l’Outrenoir. C’est justement cet Outrenoir qui est ici sondé, expliqué dans une exposition largement investie par des chercheurs de l’EPFL. Expliqué à outrance même, les lunettes de réalité virtuelle pour plonger dans les sillons de la peinture étant proposés dès l’entrée, avant même que le néophyte puisse découvrir, expérimenter de lui-même la vision d’un Soulages. Il y a bien une toile tout à côté, mais tout de même au second plan, et parmi les plus modestes de cette exposition qui en compte 19, prêtés par des collectionneurs privés.

La vision même de cette vingtaine de toiles, prêtées par des collectionneurs privés, par la galeriste lausannoise Alice Pauli, et par le peintre lui-même, vaut bien sûr le détour jusqu’à l’EPFL. Nous encouragerons ici à faire d’abord le tour de ces œuvres, à bouger devant elles. À se noyer dans ses masses bitumeuses étalées sur la toile, lisses ou rayées, à sentir que le noir est bien plus que du noir.

Puis à repartir enfiler les lunettes. À regarder aussi ces fascinantes et très concrètes 32 poudres noires, une bibliothèque de pigments qui va de la calcination à haute température de cobalt chromite de fer aux noyaux de pêche calcinés. On glissera aussi ses doigts sur les petits écrans qui permettent une visualisation en 5D de la représentation d’une toile. L’expérience est très gratifiante par rapport à la frustration que représente toujours la simple photographie d’un Soulages, ou même les actuelles propositions virtuelles de Google. Elle est due à la start-up Artmyn, issue du Laboratoire de communications audiovisuelles dirigé par le futur président de l’EPFL, Martin Vetterli. L’art au cœur de l’EPFL, on le voit, c’est aussi pour demain. (Elisabeth Chardon)


L'EPFL tient ses journées portes ouvertes samedi 5 et dimanche 6 novembre.

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