Pourquoi l’obésité va perdurer

Santé publique Des médecinsont mis en évidence un des moteurs de l’épidémie d’obésité, la surabondance des aliments

Un effet collatéral de la mondialisation, qui n’épargne pas les pays pauvres

Dans les rayons, dans les restaurants, dans les placards et dans nos assiettes… Si l’obésité progresse, c’est aussi parce que la nourriture à notre portée occupe une place de plus en plus importante. Telle est, en substance, la conclusion d’une étude réalisée par une équipe américano-néo-zélandaise et publiée mercredi 1er juillet dans le Bulletin de l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Elle met en lumière un fait encore peu considéré dans les études de santé publique: si nous consommons trop de calories, c’est notamment en raison d’une surabondance des aliments.

L’obésité est notoirement connue pour s’étendre dans de nombreux pays. Entre 1980 et 2013, le nombre d’obèses a plus que doublé au niveau mondial. Dans le même temps, la proportion d’adultes en surpoids, le stade précédant l’obésité, est passée de 29,8% à 36,9% pour les hommes et de 29,8% à 38% pour les femmes.

Quelles sont les causes de ce que les experts qualifient désormais d’épidémie? Génétique, politiques, mode de vie… Les scientifiques en sont encore à démêler cet écheveau. «Tout le monde s’accorde à dire que l’obésité est un phénomène multifactoriel, analyse François Pralong, chef du service d’endocrinologie au Centre hospitalier universitaire vaudois (CHUV). La nature des aliments joue un rôle, tout comme le niveau d’activité physique ainsi que, comme le montre cette étude, la surabondance de nourriture.»

Cette profusion est reflétée par une grandeur nommée la disponibilité alimentaire énergétique. Il s’agit d’une estimation de la ration calorique moyenne disponible par jour et par personne pendant une période donnée. Elle prend en compte divers facteurs tels que la production, les stocks, les importations et exportations, ainsi que le gaspillage, mais n’indique pas ce que les individus mangent réellement. En d’autres termes, elle représente la nourriture circulant dans un pays.

Les auteurs ont analysé l’augmentation de cette disponibilité alimentaire entre 1971 et 2010 au sein de 69 pays de différents niveaux de revenus. Leur but, vérifier si cette grandeur peut expliquer à elle seule la prise de poids de la population. Affirmatif, concluent les chercheurs, et ce pour 45 pays. «Notre étude révèle que la surabondance de la disponibilité énergétique alimentaire est un facteur probable de la surconsommation de calories et peut facilement expliquer l’augmentation de poids constatée dans la plupart des pays», a écrit la principale auteure, Stefanie Vandevijvere, de l’Université d’Auckland, en Nouvelle-Zélande.

Aux Etats-Unis, la disponibilité énergétique alimentaire a ainsi augmenté de 768 calories par personne et par jour entre 1972 et 2004. Soit l’équivalent de 186 grammes de gruyère ou encore de 134 grammes de chocolat noir. En se fiant à divers modèles prédictifs, la chercheuse a déduit que cette augmentation était même supérieure à ce qui était requis pour expliquer l’augmentation de poids observée dans ce pays. Les pays aux revenus modestes ne sont pas épargnés, le Niger figurant par exemple parmi lesEtats ayant connu le plus fort accroissement de la disponibilité alimentaire.

«Les résultats sont intéressants, car ils permettent de comparer un grand nombre de pays, mais ils ne prennent pas en compte certains détails comme le gaspillage alimentaire domestique», commente François Pralong. Autre point faible, la nourriture produite par l’agriculture de subsistance, très présente dans les pays à moyens et faibles revenus, n’a pas été incluse dans les données utilisées.

Reste à identifier ce qui provoque un tel accroissement de l’offre alimentaire. Pour Nathalie Farpour-Lambert, pédiatre aux Hôpitaux universitaires genevois (HUG) et présidente de l’Association européenne pour l’étude de l’obésité, il faut y voir un des effets retors de la mondialisation, phénomène qui a «favorisé la dissémination des produits industriels transformés dans tous les pays, facilitant leur accessibilité alors qu’ils sont souvent mauvais d’un point de vue nutritionnel».

Que faire? Cette étude insiste sur la nécessité de mettre en place des politiques adaptées. «Il faudrait mieux étiqueter les produits, taxer les produits qui posent problème tels que les sodas sucrés, et créer des incitations financières pour les produits non transformés», assène la spécialiste, qui déplore le manque de volonté politique pour mettre ces pratiques en œuvre. Une timidité qui s’explique par le fait que les industries agroalimentaires pèsent lourd dans l’économie. «Toute la question est de savoir jusqu’à quel point nous sommes prêts à mettre en péril la santé au profit du commerce», s’interroge Nathalie Farpour-Lambert.

«La mondialisation a favorisé l’accès aux produits industriels, mauvais d’un point de vue nutritionnel»