Biodiversité

L’étrange hécatombe de dauphins en France

Plus de 1200 dauphins ont été retrouvés échoués sur le littoral atlantique français depuis le début de l’année. Reportage auprès des scientifiques qui enquêtent sur ces morts peu naturelles

Longs cirés, capuches tirées, bottes remontées, les deux biologistes s’avancent vers le corps d’un dauphin gisant sur la large plage de Saint-Jean-de-Monts, en Vendée. La pluie qui les a accompagnées depuis La Rochelle continue son travail de sape, fine mais incessante, tapotant sur les toiles et les visages.

Cécile Dars et Eléonore Meheust, de l’Observatoire Pelagis, une unité de recherche du CNRS et de l’Université de La Rochelle, ne pensaient pas se retrouver là. Elles venaient juste voir les trois dauphins stockés ces derniers jours par les services de la mairie. Mais elles étaient à peine arrivées dans la petite ville balnéaire que deux nouveaux échouages étaient signalés.

Les scientifiques commencent leur investigation (taille, sexe, condition générale, prélèvement de dents…) lorsqu’un agent municipal les interpelle: un nouvel animal a été découvert. La journée des biologistes vient simplement de doubler. Et pas seulement à Saint-Jean-de-Monts: dans toutes les villes de la côte qu’elles devaient visiter, le constat est le même, les échouages se sont multipliés.

Triste record

Depuis la mi-janvier, le réseau national échouages de l’Observatoire Pelagis a recensé plus de 1200 échouages de dauphins communs sur le littoral atlantique français. Un record. Plus de 900 animaux avaient déjà été retrouvés en 2018 et 2017, alors qu’en 2016 on en comptait 558, et vingt ans auparavant, en 1996, 85. Comment tous ces dauphins sont-ils morts?

Rapide autopsie

Sous la pluie incessante, à même le sol, Cécile Dars commence une rapide autopsie. Foie, rein, ovaires, tout semble en bon état. La jeune femme continue son investigation. Elle palpe l’estomac et sent un poisson entier. La femelle dauphin était en pleine forme, elle venait juste d’attraper son dîner quand elle est morte. Ouvrant les poumons hémorragiques, la biologiste explique: «Elle a subi une asphyxie, un traumatisme soudain.»

Lors des épisodes de mortalité extrême, 80% des décès sont provoqués par les captures accidentelles

Florence Caurant, directrice de l’Observatoire Pelagis

La jeune femelle a donc avalé son poisson juste avant de se faire bloquer au fond de l’eau trop longtemps. Elle n’a pu reprendre sa respiration et est morte d’asphyxie (et non de noyade, car le mécanisme de respiration n’est pas automatique chez les dauphins, contrairement aux êtres humains). La femelle a donc été coincée dans des filets qui ne la ciblaient pas. Comme la plupart des dauphins retrouvés sur les plages françaises.

Lire aussi:  Comprendre les dauphins grâce à l’intelligence artificielle

L’Observatoire Pelagis a établi que «lors des épisodes de mortalité extrême, 80% des décès sont provoqués par les captures accidentelles», explique Florence Caurant, sa directrice. Qui poursuit: «On ne sait pas pour les 20% restants», leur état de décomposition étant trop avancé pour qu’on puisse déterminer la cause de leur mort. Peut-être sont-ils morts de cause naturelle, ou peut-être sont-ils décédés de la même manière que leurs congénères qui ont pu être autopsiés.

Pêche au bar dans le viseur

Au large de La Rochelle, dans le golfe de Gascogne, une main toque à plusieurs portes de cabine. Il est 5h30, l’heure de braver les restes de la tempête pour comprendre comment meurent les dauphins. Les militants de l’organisation Sea Shepherd enfilent leurs combinaisons, blousons et bottes à tâtons pour ne pas réveiller les mécaniciens et navigateurs ayant fini leur tour de garde. Ils grimpent sur le pont du Sam Simon, allument leurs frontales. Lorsque le zodiaque est à l’eau, photographes et vidéastes descendent l’échelle de corde et sautent à bord. Le commando est prêt.

Peu importent les vagues agitant le pneumatique comme le jouet d’un enfant en colère, ou la pluie qui menace de doucher l’océan, le Thunder fonce jusqu’à sa cible. Au bout de 50 minutes, il arrête sa course devant un chalutier naviguant à quelques nœuds, ses filets au fond de l’eau. C’est un pélagique, c’est-à-dire qu’il pêche entre deux eaux (ni en surface, ni en grande profondeur), et il traque le bar.

Lire aussi: A l’abordage avec Sea Shepherd, la nouvelle police des mers

Pour les militants de Sea Shepherd, alertés dès 2017 par un communiqué de Pelagis, la pêche au bar est responsable des échouages de dauphins. Il faut dire que beaucoup d’éléments coïncident: le lieu, le golfe de Gascogne, et la saison: de janvier à mars, voire mai. Le premier pic de surmortalité des années 1990 correspond à l’intensification de cette pêche. D’ailleurs, les militants écologistes ont déjà pris des chalutiers en flagrant délit, photos et vidéos à l’appui. Il s’agissait de chalutiers pêchant en bœuf: à deux avec un seul grand filet tendu entre les deux. Ils ont bien remonté des dauphins dans leurs filets. Mais devant le Thunder qui scrute depuis deux heures l’arrière de sa cible, rien. Le chalutier ne remonte aucun dauphin.

Filets dormants

Si les chalutiers pélagiques participent bien à l’hécatombe, ils ne sont visiblement pas les seuls responsables. Ils ont d’ailleurs fait des efforts cette année en acceptant davantage d’observateurs sur leurs bateaux (non obligatoires en France) et en testant des pingers, des émetteurs de signaux acoustiques éloignant les dauphins.

Retour à La Rochelle. Les deux biologistes sont rentrées à l’Observatoire Pelagis en ayant réalisé la moitié de la tournée prévue, l’océan a rejeté trop d’animaux sur les plages vendéennes. Il faudra y retourner. Dans la salle d’autopsie de l’unité de recherche, entre les parkings et le stockage du matériel de collecte, Willy Dabin, coordinateur du suivi des échouages, vient de poser un mâle sur une longue table métallique.

Lire aussi: La pêche industrielle affame les oiseaux de mer

L’ingénieur n’a même pas besoin d’ouvrir le dauphin pour comprendre ce qui lui est arrivé: une zone bleue marque la moitié de son ventre. «En bout d’asphyxie, les vaisseaux sanguins éclatent et cela provoque des hématomes généralisés», explique-t-il. L’animal présente des coupures sur les nageoires pectorales et le rostre, et des abrasions sur toute la longueur de la queue. Pour Willy Dabin, il est certain que le jeune mâle n’a pas été attrapé par un chalutier pélagique. Le dauphin s’est retrouvé coincé au milieu de filets dormants, de très longs filets posés sur l’océan. L’animal s’est débattu pour tenter de se dégager, d’où les coupures et les abrasions.

Plus de 5000 dauphins

Dans la salle d’autopsie ou sur les plages de l’Atlantique, les scientifiques ont identifié toutes sortes de traces de différents types de filets, mais aussi des ailerons ou même des têtes coupés, des rostres fracturés… «Il y a quelques années, on pouvait superposer les efforts de pêche et la mortalité des dauphins. Mais depuis cinq ou six ans, la pêche a changé», affirme Florence Caurant. Aujourd’hui, dans l’océan Atlantique, on trouve des filets dérivants longs de plusieurs kilomètres, des petits chaluts artisanaux comme des navires-usines fabriquant de la farine de poisson, et des bateaux français comme des étrangers, notamment espagnols, hollandais, ou allemands… un vrai capharnaüm. Et les scientifiques s’inquiètent pour les victimes collatérales.

Devant le dauphin étendu sur sa table, Willy Dabin soupire: «Il a 8 ou 9 ans, il a atteint la taille de la maturité sexuelle. Il a passé toutes les épreuves de la sélection naturelle, il aurait dû contribuer à la production de gènes.» La population du golfe de Gascogne a perdu non seulement ce jeune mâle, mais aussi toute sa descendance. Un nombre significatif quand on le rapporte à tous les décès.

Les captures accidentelles de dauphins se voient plus que d’autres, comme celles des requins, qui coulent. Et c’est une espèce qui parle au public. Pourtant, pour les marsouins, par exemple, les captures accidentelles, moins exceptionnelles et plus régulières, sont tout aussi problématiques pour la population

Hélène Peltier, biologiste à l’Observatoire Pelagis

Or, selon les études d’Hélène Peltier, biologiste de Pelagis, seuls 18% des corps de dauphins ne coulent pas. Cela signifie que plus de 5000 dauphins ont péri depuis le début de l’année. «Cette surmortalité est préoccupante, elle représente un pourcentage non négligeable de la population de dauphins du golfe de Gascogne», souligne Florence Caurant, qui précise que cette population compte environ 180 000 individus.

Plusieurs espèces concernées

Devant l’hécatombe, le gouvernement français a fini par annoncer des mesures. Il prévoit un premier plan d’action national pour décembre. D’ici là, les discussions vont porter sur l’augmentation du nombre d’observateurs sur les bateaux, la réalisation d’études sur la pollution, les collisions et les captures accidentelles, ou la généralisation des pingers.

Mais cette dernière démarche semble complexe: on ne connaît pas les effets à long terme sur les dauphins et certaines techniques de pêche, comme les filets maillants, ne peuvent en intégrer. Sans compter qu’une généralisation risquerait de chasser les dauphins. Le Ministère français de la transition écologique n’écarte pas la possibilité d’une sanctuarisation. Pour Sea Shepherd, interdire toute méthode de pêche non sélective serait la seule solution pour protéger les dauphins mais aussi les autres prises accidentelles.

Les captures accidentelles concernent en réalité toutes sortes d’espèces, comme les marsouins, les phoques, les albatros, mais aussi les juvéniles des espèces ciblées, trop jeunes pour être pêchés. «Les captures accidentelles de dauphins se voient plus que d’autres comme celles des requins, qui coulent, assure Hélène Peltier. Et c’est une espèce qui parle au public. Pourtant, pour les marsouins, par exemple, les captures accidentelles, moins exceptionnelles et plus régulières, sont tout aussi problématiques pour la population.»

Publicité