Un bateau défie la pollution plastique

Environnement La fondation Race for Water, basée à Lausanne, lance une expédition à bord d’un catamaran

Des données scientifiques seront récoltées sur les îles les plus touchées par la pollution des déchets plastiques dans les océans

L’île de Pâques, les îles Mariannes, les atolls hawaiiens, les Bermudes… Derrière cette liste d’agence de voyages qui sent bon les eaux turquoise et les cocotiers se cache en fait une réalité bien plus pessimiste. Toutes ces îles se trouvent au cœur de vortex de déchets plastiques qui colonisent nos océans. Ils sont au nombre de cinq, dans le nord et le sud de l’Atlantique et du Pacifique et dans l’océan Indien. Et ils sont le résultat de la concentration des pollutions plastiques émises par l’homme, sur terre comme en mer, sous l’effet des courants maritimes.

Plusieurs expéditions se sont déjà succédé pour les étudier mais aucune ne s’est dédiée à l’échantillonnage systématique de l’ensemble des vortex en une seule fois. C’était jusqu’à aujourd’hui, puisque le défi a été relevé par la fondation basée à Lausanne Race for Water, dédiée à la préservation de l’eau. Elle a annoncé jeudi, lors d’une conférence de presse à l’usine Tridel à Lausanne, qu’un catamaran taillé pour la course partira le 15 mars prochain de Bordeaux pour rallier les cinq vortex en 310 jours, soit un parcours de 88 000 kilomètres. Le bateau jettera l’ancre auprès des plages de onze îles, les plus exposées aux déchets plastiques, pour une série de relevés scientifiques.

«80% des déchets plastiques des océans proviennent des continents d’où ils ont été lessivés par les pluies et balayés par les vents puis charriés par les fleuves et les rivières», explique Luiz Felippe De Alencastro, directeur du Laboratoire central environnemental de l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL), qui analysera les échantillons de la mission. «Les débris plastiques ensuite voyagent vers les vortex, se fragmentent et se déposent sur les plages des îles.» L’impact est de plusieurs ordres, physique et chimique, selon le chercheur, qui cite le décès de nombreux animaux par ingestion de déchets et le transport d’éléments potentiellement toxiques via les microfragments. «Ces polluants chimiques peuvent être relargués à l’intérieur des organismes qui les absorbent. Cependant, les études scientifiques manquent encore pour décrire leurs effets sur les êtres vivants.»

Entre 2007 et 2013, plus d’une vingtaine d’expéditions ont eu lieu dans les vortex de plastique pour réaliser des relevés. De ces données ont été tirés des modèles pour décrire la dynamique des déchets plastiques dans les océans. En décembre 2014, une équipe internationale de chercheurs a publié dans la revue PLOS One un modèle calibré sur 1571 sites de mesures qui estime à 5250 milliards le nombre de particules plastiques à la surface de l’eau avec un poids total de 268 940 tonnes.

«L’expédition de Race for Water est la première qui s’intéresse plus particulièrement aux dépôts sur les plages», précise Marco Simeoni, président de la fondation et chef de l’expédition, dont le coût s’élève à 2,6 millions de francs.

L’équipage s’arrêtera entre cinq et huit jours à chaque étape en fonction de la taille de l’île afin d’étudier le sable des plages. «La même méthodologie standardisée de prélèvement des macrodéchets – plus grands que 2,5 centimètres – et des microfragments – inférieurs à 2,5 cm – sera pratiquée sur chaque site, détaille Luiz Felippe De Alencastro. Cela permettra de comparer les données.»

Les membres de l’expédition ramasseront à la main les plus gros débris, qui seront caractérisés et pesés. Parallèlement, sur chaque site, un «carré» de sable d’un mètre de côté et de 10 cm de profondeur sera prélevé, puis lavé à l’eau de mer pour en détacher les microfragments, qui seront isolés et séchés. Ils seront envoyés par la poste au laboratoire de l’EPFL pour analyse. «Les résultats serviront à affiner les modèles existants afin de mieux comprendre la dynamique de la pollution plastique», conclut le chercheur de l’EPFL. Il reste en effet encore des énigmes dans la compréhension du phénomène. Par exemple, les prédictions de la quantité de microfragments, basées sur le modèle de l’étude parue dans PLOS One, sont bien au-dessous des mesures à la surface de l’océan. Aucune explication satisfaisante n’a été trouvée à ce jour.

L’étude des plages depuis le sol sera complétée par une cartographie tridimensionnelle (3D) de très haute résolution (quelques cm par pixel) des zones côtières et de leurs déchets, grâce à un drone aérien développé par la société Sensefly, basée à Cheseaux. «Chaque survol de la zone durera en­viron une heure et couvrira entre 10 et 20 hectares, explique Cyril Halter, cofondateur de Sensefly. L’équipage téléchargera les images, qui seront envoyées à deux scientifiques des Universités de Duke et d’Oregon aux Etats-Unis, spécialisés dans l’analyse de reconstitution 3D.»

La récolte de ces données est accompagnée tout au long de la mission d’un travail de sensibilisation auprès des populations. Grâce au partenariat avec le programme des Nations unies pour l’environnement (UNEP), les membres de l’expédition présenteront leurs activités au siège des Nations unies à New York.

«L’expédition de 2015 est la première phase, affirme Marco Simeoni. En 2016, nous voulons mettre en place des solutions concrètes de nettoyage et de valorisation des plastiques par le recyclage.» Le chef de l’expédition explique qu’il recherche actuellement en Suisse des propositions technologiques pour pouvoir récolter les déchets en amont, dès leur arrivée au niveau des estuaires. Pour agir avant que le plastique jeté à la mer ne se promène et se fragmente pendant environ 5 à 10 ans dans l’océan pour finir dans le ventre d’un poisson ou sur le sable fin d’une plage.

«C’est la première expédition à étudier de manière systématique la pollution plastique sur les plages»