Santé

L’hépatite C, effet collatéral de la guerre à la drogue

La criminalisation de la consommation de stupéfiants a des effets ravageurs, dénonce un groupe de personnalités de haut niveau

La «guerre à la drogue» cause de gros dégâts. Non contente de favoriser violence et criminalité dans les pays de production comme dans les pays de consommation, elle aggrave la vulnérabilité des toxicomanes à force de les traiter en délinquants plutôt qu’en malades. Un rapport rendu public jeudi à Genève par un groupe de personnalités de haut niveau lui attribue le taux élevé de prévalence de l’hépatite C parmi les consommateurs de stupéfiants par injection.

L’organisation à l’origine du rapport, la Commission mondiale pour la politique des drogues, regroupe d’anciens responsables politiques opposés à la stratégie agressive adoptée ces dernières décennies pour lutter contre les stupéfiants. A côté d’un noyau dur d’anciens présidents latino-américains (comme le Brésilien Fernando Henrique Cardoso, le Mexicain Ernesto Zedillo ou le Colombien César Gaviria) figurent ainsi l’ancien secrétaire général de l’ONU Kofi Annan, l’ex-secrétaire d’Etat américain George Schultz et l’ex-présidente de la Confédération Ruth Dreifuss.

La commission en est à son troisième rapport. Après avoir détaillé l’an dernier l’impact de la «guerre à la drogue» sur la propagation du sida, elle dénonce cette fois son effet sur une maladie moins médiatisée: l’hépatite C. «Nous sommes ici pour briser le silence», a déclaré jeudi l’un de ses membres, Michel Kazatchkine, par ailleurs envoyé spécial du secrétaire général des Nations unies sur le VIH/SIDA en Europe de l’Est et en Asie centrale.

L’hépatite C n’est pas la plus spectaculaire des maladies, ne serait-ce que parce qu’elle met beaucoup de temps à déployer ses effets. Mais cette infection d’abord discrète est susceptible d’évoluer au fil des années en cirrhose ou en cancer du foie, et de connaître une issue mortelle. Or, sur les 16 millions de personnes qui s’injectent de la drogue dans le monde, 10 millions en sont aujourd’hui atteints.

Ce virus représente une «bombe à retardement», a averti l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Et pour cause: la conscience du problème est très faible, aucun vaccin n’a été développé à ce jour et les traitements actuellement disponibles sont beaucoup trop coûteux pour être largement distribués à tous ceux qui en ont besoin. C’est dire l’importance de la prévention. Or, les moyens de limiter la transmission de la maladie dans l’importante population des drogués par injection sont largement sous-utilisés.

La «guerre à la drogue» en porte la responsabilité, accuse le rapport rendu jeudi. En criminalisant les consommateurs, elle les détourne des services de santé et les projette dans des marges sordides, caractérisées par une hygiène de bas niveau. Et quand elle les incarcère, elle les condamne à des conditions de vie nettement plus risquées encore.

C’est bien simple, assure la commission: plus la répression est dure, plus la transmission de la maladie est massive. «Dans certains des pays connaissant les politiques les plus draconiennes, plus de 90% des gens qui s’injectent de la drogue vivent avec l’hépatite C, avec des nombres record enregistrés en Chine (1,6 million de personnes), dans la Fédération de Russie (1,3 million) et aux Etats-Unis (1,5 million).

La conclusion s’impose, déduit la commission: l’effort engagé doit changer du tout au tout. Les auteurs du rapport demandent notamment aux gouvernements de reconnaître l’importance de l’épidémie d’hépatite C, d’admettre que les politiques répressives favorisent la maladie et d’adopter en conséquence une approche de santé publique.

«Ce rapport est le bienvenu, réagit une femme de terrain, Barbara Broers, médecin adjoint au Service de premier recours des Hôpitaux universitaires de Genève. Le phénomène est de grande ampleur. Nous assistons aujour­d’hui à une vague de compli­cations chez des personnes atteintes de l’hépatite C depuis 20 ou 30 ans.»

Mais, si la nécessité de la prévention ne fait pas de doute aux yeux de Barbara Broers, cette conviction se révèle plus facile à formuler qu’à mettre en pratique. «Un des piliers de la politique suisse est de réduire autant que possible les méfaits de la drogue en mettant à disposition locaux d’injection et seringues neuves, explique le médecin adjoint. Mais le virus de l’hépatite C est extrêmement résistant, beaucoup plus, par exemple, que celui du sida. Il est capable de traîner durant de longues périodes dans toutes sortes d’endroits. Un seul risque suffit souvent. Notre approche du problème a diminué sensiblement le nombre de cas d’infection. Elle ne les a pas pour autant réduits à zéro, loin s’en faut.»

«Le virus de l’hépatite C est beaucoup plus résistant que celui du sida»

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