Pollution

L’herbicide de Monsanto en procès

Fin août, un tribunal argentin a condamné deux personnes pour épandage aérien de Roundup, l’herbicide de la firme américain Monsanto utilisé dans la culture de soja transgénique

Il aura fallu douze ans à Sofia Gatica pour enfin rendre justice à sa fille, qui n’a vécu que trois jours. En effet, quand les reins de sa petite fille cessèrent de fonctionner, Sofia a immédiatement voulu savoir ce qui avait provoqué le décès de son bébé. Commence alors une formidable bataille juridique qui la mènera jusqu’à la Cour suprême de l’Argentine. Pendant plusieurs années, Sofia va frapper aux portes d’Ituzaingo, sa petite ville entourée de champs de soja transgénique, régulièrement arrosés d’herbicides par des avions. La réalité qu’elle va découvrir dépasse ce qu’elle avait imaginé.

Le taux de cancer dans cette agglomération de 6000 habitants proche de Cordoba, au nord du pays, est 40 fois plus élevé que dans le reste du pays. Les malformations congénitales y sont courantes, les atteintes neurologiques et les maladies respiratoires, très fréquentes. Sofia Gatica n’a plus de doute, ces avions qui tournent au-dessus de sa tête en laissant traîner derrière eux des pa­naches de fumée, larguent du poison. Elle apprendra bien plus tard son nom, le glyphosate.

Avec d’autres mères d’enfants victimes de l’herbicide, Sofia Gatica fonde une association et lance la campagne nationale «Stop à l’épandage aérien». En 2008, le gouvernement ordonne une étude sanitaire dans la région. Les résultats sont effrayants: plus de 80% des enfants ont des produits chimiques dans le sang. «En plus de toutes les affections physiologiques, cancers, malformations, allergies, etc., ces enfants ont des troubles du comportement», explique Jorge Kacsewer, médecin à Buenos Aires. «Ils ont de la peine à suivre à l’école et, à l’adolescence, ont de graves problèmes avec l’autorité», ajoute encore le toxicologue.

Le glyphosate n’est donc pas sans danger pour la santé, contrairement à ce que prétend Monsanto, le géant américain de la biotechnologie qui le produit. Certes, il a été démontré que cet herbicide avait des effets mineurs lorsqu’il était utilisé à l’état pur. Mais il n’en est pas de même pour sa forme commerciale, plus connue sous le nom de Roundup. En effet, pour être efficace, le glyphosate doit être mélangé à un produit appelé surfactant: utilisé seul, il n’a aucun effet puisqu’il ne pénètre pas dans la plante. «Or, l’industrie chimique et Monsanto en particulier ne publient que des résultats concernant le glyphosate pur», assure Jorge Kacsewer.

Quant à Sofia Gatica, elle ne lâche pas prise. En 2010, une ordonnance interdit l’épandage à moins de 2500 mètres des zones habitées. La Cour suprême va même plus loin en inversant la charge de la preuve: dorénavant, ce ne sont plus les lésés qui devront prouver la toxicité du produit, mais le fabricant qui devra en démontrer l’innocuité. Un rude coup porté à la toute-puissante Monsanto, qui a renoncé à toucher des royalties sur son soja transgénique tant les gains générés par la vente annuelle des 300 millions de litres de glyphosate sont astronomiques. «En quinze ans, la consommation de glyphosate a été mul­tipliée par 15», soupire Walter Pengue, ingénieur agronome à l’Uuniversité de Buenos Aires.

Un bon business, mais qui commence à montrer ses limites. «Dans le nord du pays, certaines plantes deviennent résistantes au Roundup. Un cauchemar qui n’aurait jamais dû se produire, selon Monsanto», s’exclame l’ingénieur. Apparu en 2002, le sorgho d’Alep est ainsi en train d’envahir les champs de soja argentins. «Les agriculteurs doivent désormais mélanger le glyphosate avec d’autres herbicides plus puissants, soumettant l’environnement à toujours plus de pression», insiste Walter Pengue. Une pression qui s’accentue également sur les êtres humains: environ 12 millions d’Argentins sont touchés par les épandages aériens. C’est l’une des raisons pour laquelle Sofia Gatica n’a jamais abandonné son combat.

Ses démarches ont finalement abouti il y a quelques semaines. Fin août, un tribunal argentin a en effet condamné deux personnes pour épandage aérien de Roundup: un agriculteur et un aviateur, reconnus coupables d’avoir répandu du glyphosate sans tenir compte des zones habitées. Le procès a eu un énorme retentissement en Argentine, troisième exportateur mondial de soja. C’est aussi la première fois dans l’histoire de l’agriculture sud-américaine qu’un produit chimique est reconnu comme dangereux pour la santé. Et, bien que les peines puissent paraître bien légères, 3 ans avec sursis pour la plus lourde, Sofia Gatica a obtenu ce qu’elle voulait: la reconnaissance de la dangerosité du glyphosate et l’interdiction des épandages aux abords des régions habitées. Sa fille peut enfin reposer en paix.

Les résultats de l’étude sont effrayants: 80% des enfants ont des produits chimiques dans le sang

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