archéologie

L’histoire de la peinture prend 10’000 ans

Les hommes peignent les parois des cavernes depuis au moins 40 800 ans. A moins que l’artiste ne soit un homme de Néandertal…

Et l’homme décora son plafond. L’humanité – celle qui a peint la chapelle Sixtine, du moins – vient de prendre 10 000 ans d’un coup. ­L’utilisation d’une nouvelle technique de datation a permis d’établir que des peintures réalisées dans la caverne d’El Castillo, dans le nord de l’Espagne, ont au minimum 40 800 ans. Cela en fait les plus anciennes du monde. Cette date limite coïncide en outre de justesse avec l’arrivée de l’être humain «anatomiquement moderne» en Europe. Et si ce n’était pas lui l’artiste?

Pour les chercheurs espagnols et britanniques qui publient leurs travaux aujourd’hui dans Science, cette découverte est une surprise. «Nous pensions que ces peintures étaient beaucoup plus récentes, raconte João Zilhão, de l’Université de Barcelone. Nous voulions juste améliorer la chronologie.» Le motif qui remonte à plus de 40 800 ans est un disque rouge. Sur la même paroi, un contour de main a été daté à au moins 37 300 ans. Dans une autre grotte, celle d’Altamira, connue pour ses impressionnants ensembles picturaux, un symbole en forme de massue a plus de 35 600.

«Ceux qui ont peint ces cavernes mettaient de l’ocre dans leur bouche, explique Marie Besse, professeure d’archéologie préhistorique à l’Université de Genève. La salive servait de liant et le mélange était projeté sur les parois à l’aide d’une sarbacane. Leurs mains pouvaient servir de pochoir.»

Habituellement, l’art pariétal est daté avec du carbone 14. Mais pour pouvoir utiliser cette méthode, il faut avoir de la matière organique. Or, lorsque les pigments sont d’origine minérale, celle-ci fait défaut, relève Alistair Pike, de l’Université de Bristol. La petite taille des échantillons prélevés les rend en outre très vulnérables aux contaminations extérieures.

Les scientifiques ont donc opté pour une autre technique. Ils ont cherché des petites croûtes de carbonate de calcium à la surface des peintures. Il est possible de dater la formation de ces minuscules stalagmites en analysant leur contenu. Plus précisément: la proportion d’uranium 234 qui s’est déjà désintégrée en thorium 230. Cette méthode existe depuis longtemps, mais la réduction des échantillons nécessaires à une dizaine de milligrammes, la rend utilisable pour des opérations aussi délicates que la datation de peintures ancestrales.

Comme la calcite est sur les motifs, on n’a qu’un âge minimum. Dans certains cas, les chercheurs ont toutefois pu aussi extraire des échantillons de stalagmites qui se trouvaient sous les peintures, obtenant ainsi une fourchette. Entre 34 100 et 36 000 pour des disques rouges du «corridor des points» de la grotte d’El Castillo. Entre 35 500 et 37 700 ans pour une figure anthropomorphique de la grotte de Tito Bustillo.

«Ces découvertes font remonter ce type d’expression artistique beaucoup plus loin qu’on ne le pensait, souligne Marie Besse. Elles nous vieillissent en quelque sorte. On se fait une idée des hommes des cavernes qui sentent mauvais, mais la richesse de ces grottes ornées nous rapproche d’eux.» Elle rappelle qu’en 1994, lorsque les peintures de la grotte Chauvet, en Ardèche, ont été trouvées et leur âge estimé à 26 000 ans, certains invoquaient des problèmes de méthode tellement cela semblait impossible. Même si leur datation reste matière à controverse, elle est aujourd’hui plutôt évaluée à 32 000 ans. «Or les peintures espagnoles sont encore bien plus anciennes», ajoute-t-elle.

«Nous avons des traces de symbolisme humain, sous la forme de perles perforées, de coquilles d’œufs gravées et de pigments, en Afrique, il y a 70 000 à 100 000 ans, relève Alistair Pike, mais il semble que l’art pariétal le plus ancien se trouve en Europe.» Du moins pour ce qui a été mis au jour jusqu’ici. Le chercheur reconnaît qu’il existe des grottes, notamment en Australie et en Inde, où des archéologues estiment que les peintures sont aussi vieilles. Mais leur évaluation n’est basée que sur le style, fait-il valoir.

Pour Marie Besse, il faudrait dater les œuvres avec la même méthode pour pouvoir vraiment comparer. Les chercheurs ont bien l’intention de le faire. Ils ont d’ailleurs déjà commencé à récolter et à analyser d’autres échantillons, en ciblant les disques rouges et les contours de mains en particulier, dans divers sites d’Espagne, du Portugal et du reste de l’Europe de l’Ouest.

Obtenir plus de précisions s’avère d’autant plus important quand on sait que les traces de l’arrivée d’Homo sapiens en Europe ne remontent pas plus loin que 41 500 ans. Alistair Pike imagine donc trois scénarios. Soit l’art pariétal existait déjà avant, en Afrique, et on n’en a simplement pas encore retrouvé de traces. Soit il s’est développé juste après cette migration. Pourquoi? «Peut-être à cause de la compétition pour les ressources avec l’homme de Néandertal qui aurait provoqué une augmentation de l’innovation culturelle», répond le Britannique.

Le troisième scénario est que ce soit Néandertal lui-même qui soit l’auteur de ces peintures. João Zilhão penche pour cette hypothèse: «40 800 ans n’est que l’âge minimum. En outre, pour ne pas endommager les peintures, on ne gratte pas les toutes dernières couches de carbonate de calcium. La peinture est donc plus vieille que la calcite, qui elle-même a plus de 40 800 ans… En termes probabilistes, il y a de fortes chances qu’il s’agisse de Néandertal.» Marie Besse est plus sceptique: «On ne peut pas dire qu’il n’y a pas eu d’expression artistique chez l’homme de Néandertal. Il y a bien des objets gravés, mais rien de récurrent, ni de grottes ornées.»

Les chercheurs espèrent en avoir bientôt le cœur net. Aux yeux de João Zilhão, s’ils trouvent des échantillons remontant à plus de 42 000 ans, l’uranium aura tranché: la paternité de l’œuvre reviendra à Néandertal.

«Ces découvertes nous rapprochent des hommes des cavernes, elles nous vieillissent»

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