paléoanthropologie

L’homme a un nouveau cousin sibérien

D’après l’analyse génétique d’une phalange trouvée dans les montagnes de l’Altaï, un nouvel hominidé contemporain de l’homme de Neandertal et de l’homme moderne aurait vécu en Asie il y a 40 000 ans

La reconstitution du code génétique d’une phalange trouvée en Sibérie, par une équipe de chercheurs internationaux, semble indiquer l’existence d’un hominidé encore inconnu jusqu’à présent, un cousin éloigné de l’homme de Neandertal et de l’homme moderne, nous. Cette découverte, qui est parue en ligne sur le site de la revue Nature mercredi, jette une lumière nouvelle sur l’histoire de l’homme et de ses migrations.

Il y a 40 000 ans, notre planète semble avoir été bien plus peuplée qu’on ne le pensait. La théorie qui a eu cours pendant longtemps affirmait que seuls deux représentants du genre Homo vivaient sur Terre à cette époque. D’une part, l’homme de Neandertal, qui occupait de larges espaces compris entre l’Europe et le Nord de l’Asie, mais pour lequel les jours étaient comptés puisque cette espèce s’est éteinte 15 000 ans plus tard. De l’autre, l’homme moderne, ou Homo sapiens, venu d’Afrique 10 000 ans plus tôt sur le continent européen. En 2003, un premier trublion pousse les paléontologues à revoir leur copie: un autre représentant du genre humain, l’homme de Florès, occuperait une partie de l’Indonésie depuis 50 000 ans déjà.

Voilà maintenant l’inconnu de Sibérie, un quatrième représentant du genre humain contemporain aux trois autres. Où vivait-il? Dans les montagnes de l’Altaï. A cet endroit, la grotte de Denisova a été occupée pendant plus de 125 000 ans. Elle renferme actuellement de nombreux outils du paléolithique et seulement quelques ossements humains épars, dont la phalange étudiée par l’équipe du professeur Svante Pääbo, de l’Institut Max Planck de Leipzig.

Ce chercheur n’en est pas à son premier coup. Expert dans l’étude génétique des fragments fossiles, les méthodes d’analyse qu’il a mises au point dans ce domaine lui ont permis en 2006, pour la première fois, de reconstituer partiellement le code génétique de l’homme de Neandertal.

Extraire et décrypter l’ADN ancien n’est pas une mince affaire. «Car lors de la mort d’un organisme, des enzymes hachent son ADN, explique Henrik Kaessmann, chercheur au Centre intégratif de génomique de l’Université de Lausanne. De plus, cet ADN est brouillé par celui des bactéries qui se nourrissent du cadavre ou par celui des chercheurs qui, en manipulant les fossiles, ont pu les contaminer.» Malgré ces difficultés et grâce aux progrès techniques, les scientifiques parviennent aujourd’hui à séparer l’ADN intéressant du matériel génétique indésirable. Puis à séquencer les bases A, C, T et G, ces lettres composant les mots que sont les gènes dans la phrase qu’est le génome.

Pour cette première analyse de la phalange sibérienne, les généticiens de Leipzig se sont intéressés aux fragments d’ADN mitochondrial, cette petite boucle de matériel génétique lovée dans les mitochondries, les «usines à énergie» nombreuses dans chaque cellule. «Il y a un double avantage à ce choix, commente Henrik Kaessmann. Le premier est qu’une cellule contient jusqu’à 8000 copies d’ADN mitochondrial, pour seulement deux exemplaires d’ADN nucléaire.» Ce qui permet de le séquencer beaucoup plus rapidement. «De plus, le taux de mutation de ce type d’ADN est bien supérieur à celui que connaît l’ADN nucléaire. La reconstitution d’un arbre phylogénétique (ndlr: schématisant les relations de parenté entre des spécimens supposés avoir un ancêtre commun ) s’en trouve facilité.» Après avoir reconstitué une séquence complète de l’ADN mitochondrial piégé dans la phalange de Denisova, les chercheurs l’ont comparé aux séquences connues du même type d’ADN chez l’homme de Neandertal ou chez l’homme moderne. Les grandes différences observées indiquent que le bout d’os sibérien appartient à un individu différent des deux premiers, la possibilité que cet homme mystère soit issu d’un métissage avec l’une des deux espèces étant encore exclue par les généticiens.

Le matériel génétique de nos cellules évolue naturellement sous le coup de diverses mutations. En reconstituant à rebours l’historique de ces dernières sur les trois types d’ADN mitochondrial, les chercheurs ont conclu que le dernier ancêtre commun à l’homme de Denisova, l’homme de Neandertal et l’homme moderne remontait à environ un million d’années. Il se trouvait en Afrique à cette époque, soit bien après la migration d’Homo erectus vers le Vieux Continent (–1,9 million d’années). Son départ du continent implique donc un nouvel épisode migratoire dans la lignée des humains.

Evoquer la possibilité d’une nouvelle espèce d’hominidés, à partir uniquement de l’analyse génétique d’un fragment d’os, constitue une première particulièrement excitante pour la communauté scientifique. Toutefois «il faut avancer avec prudence, confie Alicia Sanchez-Mazas, directrice du Département d’anthropologie et d’écologie de l’Université de Genève. Un seul échantillon osseux est bien maigre pour assurer avec certitude qu’il provient d’un individu de la lignée humaine et que ce dernier n’est pas un hybride d’autres espèces connues. Pour autant, ce type de recherche génétique est passionnant. En imaginant reproduire pareille analyse sur d’autres fossiles anciens identifiés, nous pourrions par exemple reconstituer l’histoire entière du peuplement de l’homme moderne.»

D’après la datation de la couche sédimentaire renfermant la phalange étudiée par les généticiens, l’homme de Denisova vivait dans les montagnes de l’Altaï entre 30 000 et 48 000 ans avant notre ère. Des traces de l’homme moderne datant de – 40 000 ans y ont été pareillement retrouvées, tandis que la présence de l’homme de Neandertal a été attestée à moins de 100 km de la grotte de Denisova. Ces populations vivaient-ils pacifiquement les unes à côté des autres? Avaient-elles même des relations entre elles? «L’analyse génétique ne peut rien nous dire là dessus pour l’instant, ponctue Svante Pääbo. Pour ce qui est de l’apparence physique de notre nouvel individu, l’étude de son ADN nucléaire que nous avons déjà entamée depuis quelque temps nous livrera certainement quelques renseignements précieux.»

Il y a 40 000 ans, notre planète semble avoir été bien plus peuplée qu’onne le pensait

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