sociologie des sciences

Quand l’humour s’invite dans les sciences

Blagues, jeux de mots, références, les publications des chercheurs ne sont pas aussi sérieuses qu’on le croit. Elles se heurtent toutefois à une certaine autocensure et à la résistance des éditeurs

L’humour s’invite dans les sciences

Sociologie Blagues, jeux de mots, références, les publications des chercheurs ne sont pas aussi sérieuses qu’on le croit

Elles se heurtent toutefois à une certaine autocensure et à la résistance des éditeurs

On ne rigole pas avec la science. Enfin presque. Certes, l’immense majorité des publications détaillent études et découvertes dans un style académique on ne peut plus sérieux. Pourtant, certains auteurs tentent régulièrement de glisser blagues, références ou jeux de mots dans leurs articles. Mais l’exercice est périlleux. «Réussir à publier un article est déjà bien assez difficile comme ça!» confirme un chercheur en biologie.

Parmi les humoristes en herbe, il y a par exemple ceux qui s’amusent à placer certaines références dans leurs articles. Fin septembre, cinq chercheurs de l’Institut Karolinska de Stockholm ont ainsi révélé l’existence d’un pari lancé il y a 17 ans. Pour gagner, et se faire payer le restaurant par leurs collègues, ils doivent réussir à insérer dans leurs publications un maximum de références aux chansons de Bob Dylan, un artiste dont ils sont tous fans. C’est ainsi que des articles tels que «Nitric oxide and inflammation: The answer is blowing in the wind» (d’après le titre «Blowin’in the Wind») ont vu le jour dans des revues scientifiques à comité de lecture.

Le plus intéressant réside sans doute dans l’attitude des auteurs. Car à peine l’affaire a-t-elle été dévoilée que ces derniers ont prévenu, comme pour se justifier: «Nos références ne sont pas dans nos résultats proprement dits – nous aurions pu avoir des problèmes – mais dans des tribunes ou des éditoriaux, où le ton est plus léger», a déclaré au Guardian Eddie Weitzberg, l’un des cinq chercheurs. De telles précautions rappellent que les scientifiques sont également des communicants, et doivent donc veiller à soigner leur discours. L’adage «publie ou péris» est là pour le leur rappeler. Faire de l’humour d’accord, mais il faut que cela reste sérieux.

Justement, dans quelle mesure la plume influe-t-elle sur l’impact des publications? Se souvient-on plus facilement d’un papier au titre percutant? En 2008, Itay Sagi et Eldad Yechiam, chercheurs au Technion (Israël), ont tenté de répondre à cette question en déterminant si les articles aux titres les plus drôles étaient plus fréquemment cités que les autres. Ils ont pour cela examiné les citations au sein d’un corpus de plus de 1000 titres publiés entre 1985 et 1994 dans deux importantes revues de psychologie. Résultat, non seulement les titres rigolos ne facilitent pas les citations, mais c’est même plutôt l’inverse qui se produit. Souvent citée, cette étude doit toutefois être interprétée avec précaution, d’après le biologiste Stephen Heard, de l’Université du Nouveau-Brunswick, au Canada. «En effectuant d’autres analyses statistiques avec leurs données, on ne constate aucun effet, nuance-t-il. Aujourd’hui, personne ne sait si le style des articles a un quelconque effet.»

Ce chercheur prépare actuellement un livre consacré à l’écriture des scientifiques. Il a publié cet été dans la revue Ideas in Ecology and Evolution un plaidoyer pour des publications moins barbantes. Selon lui, la production scientifique devenant de plus en plus complexe, spécialisée et standardisée, elle perdrait peu à peu son caractère humain. Le recours systématique aux formes passives, l’abandon du «je» au profit du «nous», astuces pour garantir au lecteur l’objectivité d’un article, en sont deux preuves. Stephen Heard confie en outre avoir déjà été censuré pour une subtile référence à une chanson glissée dans l’un de ses articles en 2009. «Pas approprié pour une publication scientifique», avait justifié l’éditeur.

En tant que garants de la ligne éditoriale des revues scientifiques, ces tristes sires couperaient-ils court à toute velléité humoristique? En fait, «les manuscrits rédigés sur un ton humoristique sont plutôt rares, commente Karl Ziemelis, rédacteur en chef de la section physique de la revue Nature. De plus, la recherche scientifique est internationale, tandis que l’humour est lié à la culture de chacun», assène-t-il. Un point rejoint par David Pontille, du Centre de sociologie de l’innovation (Paris), qui prévient qu’«il faut toujours un minimum de connivence pour comprendre une référence décalée. A partir du moment où il faut expliquer une blague pour en rire, ce n’est plus une blague.»

A part dans leurs publications, les scientifiques aiment aussi plaisanter à propos de leurs découvertes. Une tique a ainsi été baptisée Darthvaderum greensladeae en raison de sa ressemblance avec Dark Vador. Avec son généreux postérieur doré évoquant celui de la diva Beyoncé, un taon a été nommé Scaptia beyonceae. Quant à un champignon en forme d’éponge, il s’appelle Spongiforma squarepantsii en hommage à Bob l’éponge carrée, héros du dessin animé du même nom (SpongeBob SquarePants en anglais). Et quand il s’agit de trouver des noms aux gènes, les chercheurs ne manquent pas non plus d’inspiration: «scarface», «bazooka» ou encore «ménage à trois» sont les noms de trois gènes de la mouche drosophile.

Les scientifiques sont donc loin d’être dépourvus du sens de l’humour, et encore moins du sens critique. Car ils ne se privent pas pour tourner en dérision ces normes auxquelles ils doivent obéir. Doug Zongker, de l’Université de Washington, en a livré l’un des exemples les plus mémorables. En 2007, il a écrit un article et donné une conférence lors du prestigieux congrès de l’Association américaine pour l’avancement des sciences (AAAS, qui édite notamment la revue Science). Dans la forme, celle-ci reprend tous les codes des exposés scientifiques (présentations PowerPoint, ton sérieux, etc.) Dans le fond, en revanche, un léger détail diffère: l’orateur ne prononce que le mot «chicken» (poulet) du début à la fin de la conférence, devant un public riant aux larmes.

Ces parodies sont «une manière de nous moquer gentiment de nous-mêmes, tout en montrant que nous ne sommes pas dupes», conclut Stephen Heard. La science et les scientifiques sont donc finalement bien plus drôles que ce que l’on croit.

La mouche drosophile possède des gènes nommés «scarface», «bazooka», ou «ménage à trois»

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