les laboratoires de l’immortalité (5)

L’île des immortels

Un groupe de physiciens russes s’est installé à la fin des années 1990 sur l’île grecque de Gavdos, à l’extrémité sud de l’Europe. Ils pensent qu’on peut se programmer pour ne pas mourir et ils pratiquent, au quotidien, l’immortalité comme mode de vie. Récit d’une immersion, entre raisonnements philosophiques et rasades de raki

L’île apparaît le lendemain matin comme une couche à peine plus sombre posée sur l’horizon: un dépôt de matière discernable au large, lorsqu’on regarde vers le sud-est depuis le village côtier de Paleochora. Vous prononcez son nom – «Gavdos» – et le monde autour de vous commence à changer. Le loueur de voitures, la logeuse chez qui vous avez pris une chambre la veille, la patronne de la taverne où vous dînez de biscottes d’orge et de tentacules de poulpe vous demandent où vous allez. Lorsque vous répondez que c’est là-bas, sur cette île émergeant de la mer de Libye comme un grain de beauté, leurs visages s’illuminent. Pour les Crétois, Gavdos est une gemme brute, un trésor à l’écart, fréquenté par des touristes philosophes, par les amateurs des chemins les moins fréquentés et par des hippies qui y vivent pour ainsi dire à l’état sauvage, dans des cabanes bricolées au cœur des forêts de pins ou sur les plages. Pour vous, c’est l’île des immortels.

Cette expression vous vient à l’esprit spontanément pour désigner ce groupe humain, qui ne se donne, lui, pas d’autre nom que «le groupe», tout simplement. La population de l’île les appelle «les Russes», ce qui est une bonne approximation de la réalité: ils le sont, pour la plupart, et l’histoire de leur groupe a commencé il y a une trentaine d’années dans un village de la région de Stavropol, en Russie. A Gavdos, tout le monde connaît les Russes: il n’y a aucun mystère, aucun secret. Mais leur transparence même est mystérieuse, comme une eau claire dont la visibilité se perdrait à force de profondeur.

L’absence de secrets n’empêche pas les rumeurs et les légendes. «La dernière que nous avons entendue, c’est que nous construisions un tunnel sous la mer allant jusqu’en Libye», vous racontera Rachel, une institutrice zurichoise qui a rejoint les Russes il y a un certain nombre d’années et qui, dans le groupe, semble tenir le rôle de la communicatrice avec l’extérieur, de la faiseuse de lien et de la chroniqueuse. Installés à Gav­dos depuis 1997, les Russes travaillent sur l’immortalité en toute simplicité. Vous êtes là pour essayer de comprendre comment ils font.

Les immortels vous attendent chez eux à 20 heures pour le dîner. Vous tombez en panne en explorant l’île avant le rendez-vous: votre voiture grimpe sur un gros caillou en dévalant une piste en terre qui descend vers la mer. Vous faites deux appels à l’aide par téléphone et vous réalisez qu’ils convergent au même endroit: à chaque fois qu’il y a un problème sur l’île, on appelle les Russes. Au bout d’un certain temps, un homme qui se présente comme Aleksander apparaît ainsi sur un petit tracteur. En Russie, il était physicien. Ici, il peint des fresques dans les églises, il bâtit des murs, il crée d’étranges sculptures de pieds et de mains géants, çà et là sur l’île.

Aleksander sort son cric et vous dit: «On va construire un tout petit bout de route.» C’est ce que vous faites, et la voiture peut repartir. C’est votre premier contact avec les Russes, qui savent tout faire et tout réparer. A côté de leurs raisonnements philosophiques, ils bâtissent des maisons, cultivent leur jardin, inventent des dispositifs pour convertir l’humidité atmosphérique en eau potable ou pour lancer, à l’aide d’une unique ampoule, une colonne de lumière allant jusqu’au ciel. Ils tentent aussi de rafistoler la société locale. «Il y a des familles qui ne se parlent pas à cause d’une embrouille qui remonte à plusieurs générations, et qu’ils ont complètement oubliée. C’est une des raisons pour lesquelles j’ai créé un journal en ligne, Gavdos Newspaper , qui raconte les histoires de chacun. Ils n’ont pas recommencé à se parler, mais ils se lisent», raconte Rachel. Les Russes sont devenus l’âme de Gavdos.

L’île mesure une trentaine de kilomètres carrés et compte officiellement 152 habitants, en majorité d’âge mûr ou vénérable, dont une cinquantaine qui y résident toute l’année. En roulant, on ne croise que des chèvres: elles dévorent tout, à l’exception des pins et du thym sauvage qui donne à l’île son odeur particulière. Au milieu du XXe siècle, Gavdos était plus ou moins abandonnée, ses habitants ayant troqué leurs terres contre des lotissements sur l’île de Crète. Avant cela, c’était un lieu d’exil pour communistes sous la dictature du général Metaxas. Avant cela, c’était un repère de pirates, une possession des Vénitiens, des Byzantins et des Romains. Avant tout cela, c’était Ogygy, l’île de la nymphe Calypso, qui retint Ulysse en le rendant brièvement immortel pour en faire son mari.

En cette époque mythique, l’immortalité était un sortilège, un don surnaturel. Aujourd’hui, elle est une façon de vivre. «L’immortalité comme mode de vie», c’était le titre d’un symposium organisé en septembre 2013 par les Russes sous le nom d’«Institut pythagoricien d’études philosophiques pour l’immortalité de l’homme» (PIFEAA). Comment s’y prendre? Résumé: le groupe s’est donné pour tâche d’atteindre l’immortalité physique par l’activité de l’esprit. Pour ce faire – avance-t-il – il faut cesser de programmer sa propre mortalité. Cela implique de rejeter la totalité des vérités admises et des idées reçues: idées mortes, donc mortifères, celles-ci doivent être remplacées par des idées vivantes, produites à jet continu à travers le questionnement et la réflexion…

Mais pourquoi ici? «Nous cherchions un lieu», racontent-ils. A table, ce soir-là, il y a Aleksander, Rachel, Alekseï, Alla, Marek, ainsi que Soulis, un camionneur retraité aux allures de vieux loup de mer, pour lequel les Russes ont construit une petite maison en forme de château. Flash-back: sur les traces du berceau de la civilisation grecque, les Russes visitent la Crète vers la fin des années 1990. Un jour, ils arrivent à Paleochora, où ils rencontrent le pope de Gavdos, qui les emmène sur son île. Les voilà à Vatsiana, la localité la plus au sud de l’Europe. En visitant le village aujourd’hui, vous trouvez une poignée de maisons, quelques poules, et la silhouette spectrale d’un bâtiment inachevé, érigé par quatre psychiatres allemands qui avaient prévu de s’y installer. L’île suscite d’étranges projets: celui-là, visiblement, a mal tourné.

Reprenons le fil: arrivés à Vatsiana, les Russes font la connaissance de la mère du pope. «Elle nous a dit: «Enfin, vous êtes arrivés. Je vous attendais depuis longtemps…» Elle a dit aussi: «Nous sommes une famille.» Tout le monde s’est tu, le temps s’est arrêté. Elle nous a laissé un terrain pour bâtir une maison et planter un potager.» Le lieu où le groupe s’est installé vous coupe le souffle, si l’on ose dire, d’une manière paisible. C’est un mélange parfait de ce que la Méditerranée peut offrir de douceur et d’âpreté. Une pente piquetée de figuiers de Barbarie descend jusqu’à la mer, d’un bleu affolant. En l’absence absolue de pollution visuelle, la Voie lactée paraît palpable, une fois la nuit tombée. Autour de l’île, on croise des dauphins. Marek raconte avoir également vue des tortues et, un jour, un phoque.

Avant de débarquer à Gavdos, le groupe existait déjà depuis près d’une décennie. Son doyen était Andreï, un physicien nucléaire irradié lors d’une mission volontaire sur le site de Tchernobyl. Récit fondateur: «Il s’est rendu chez le médecin vers lequel on l’avait adressé et il a vu que la clinique était remplie d’irradiés. Le médecin lui a donné des pilules et une adresse à Moscou. Andreï savait très bien qu’en réalité, il n’existait aucune pilule contre les radiations. Au lieu d’aller à Moscou, il a décidé de partir vivre dans un village, où il a commencé à travailler comme agriculteur. Il a rencontré une femme. Il a bu de grandes quantités de vodka. Il a énormément travaillé. Tout cet alcool et ce travail l’ont fait transpirer. C’est ainsi qu’il a nettoyé son organisme. C’est de cette même manière que nous nous sauvons aussi, tous les jours», rigole Andreï. Les grosses journées remplies de raisonnements et de travail manuel se terminent par d’indénombrables rasades de raki artisanal, l’eau-de-vie crétoise qui précède, accompagne et suit le repas.

C’est donc l’histoire d’un irradié qui se soustrait à une mort annoncée, et d’un groupe de jeunes physiciens qui, dans l’Union soviétique finissante de Gorbatchev, se mettent au vert, rejettent leurs carrières et découvrent une autre réalité. «Nous avons commencé à étudier les anciens philosophes russes, en vivant dans des villages. Nous avons réalisé que les deux choses n’étaient pas séparables: impossible de comprendre cette philosophie sans l’expérience de la vraie vie russe – une vie dont on ne sait rien quand on habite à Moscou et qu’on travaille à l’université. Avec ces gens, nous avons été témoins des simples miracles de la vie quotidienne – et nous avons commencé à comprendre. Un jour, un habitant d’un village voisin nous a demandés de l’aide pour soulever un gros tronc. On s’est mis à six pour tenter de le pousser dans son camion, sans succès. C’est alors que deux hommes sont arrivés, menus et maigrelets. Ils ont dit: «On y va.» Et ils l’ont fait.» Moralité? «L’esprit modifie les possibilités du corps. De la même manière, nous avons vu une vieille dame faire partir une douleur en s’adressant à une blessure et en marmonnant des mots.» Puissance de la magie, ou de la suggestion. Choisissez…

Le lien avec la Russie ne s’est jamais perdu. «Nous avons trois maisons: une ici, une sur l’île Margarita, au Venezuela, et une au sud-ouest de Moscou, dans la forêt. Ce sont des endroits assez difficiles à atteindre, où il n’y a à peu près que nous. On voyage d’un lieu à l’autre si c’est nécessaire, s’il y a besoin d’une personne de plus ici ou là.» Composé en tout d’une vingtaine de personnes, le groupe est doté d’une forte identité collective, parle toujours au «nous» et donne, en même temps, l’impression d’exister par les apports particuliers des femmes et des hommes qui le composent: leurs talents, leurs histoires, leurs inclinations. Ce n’est pas une équipe de recherche scientifique comme on en connaît, ce n’est pas une communauté hippie ou libertaire, ce n’est pas une communauté religieuse ou spirituelle, une secte avec des adeptes et des gourous. Vous avez l’impression de vous trouver face à un lien humain d’un genre inédit. C’est une famille, peut-être, sans liens de sang et sans rôles attribués.

Au lendemain d’une longue soirée de raisonnements et de raki, vous constatez, au réveil, la stupéfiante absence de la gueule de bois que vous attendiez. Vous retrouvez Rachel et Marek pour descendre à Tripiti. Sur ce cap qui clôt la côte méridionale de l’île, toute en falaises, le groupe a bâti deux objets. Lorsque le chemin bifurque, vous prenez à gauche pour atteindre le premier: le temple d’Apollon, qui est inachevé. «Le pope était au courant, il était tout à fait d’accord que nous construisions ce sanctuaire. Mais l’évêque est intervenu, menaçant de nous faire jeter en prison et d’enfermer le pope avec nous. Notre idée, c’est de bâtir ça pour tout le monde. Nous reprendrons donc la construction lorsque tout le monde en voudra», explique Rachel. Les Russes fréquentent assidûment les églises de l’île, où ils peignent des fresques et sculptent des boiseries, mais ils sont également favorables au rétablissement d’un lien entre les humains et les immortels d’autrefois, les dieux antiques…

Vous revenez à la bifurcation et vous prenez à droite pour atteindre le deuxième artefact des immortels. Vous marchez quelques dizaines de minutes, en faisant halte sous des cèdres entortillés, jusqu’à une étendue de sable étrangement moelleux, parsemé d’algues blondes évoquant des cheveux de bébés. Au bout de la plage, au sommet d’une formation rocheuse en forme de ponton avec deux arches, les Russes ont construit une chaise géante, sur laquelle vous grimpez en jouant des coudes, comme le ferait un petit enfant sur un siège de dimensions courantes. Une chaise, pourquoi? Rachel évoque le symbolisme du lieu, situé à l’extrémité sud de l’Europe, et des quatre pieds. Marek vous confie un secret que vous vous engagez à ne pas répéter. Au pied de la falaise, vous vous déshabillez sur le sable épais et vous entrez dans l’eau. Vous vous baignez dans la mer, mais aussi dans l’impression que votre vie est en train de se transformer.

Deuxième soirée chez les immortels. Avant que les verres recommencent à se remplir, vous essayez d’en savoir plus. L’immortalité, comment ça marche? «Il y a dans notre corps tellement de possibilités de changement qu’on n’utilise pas. Pourquoi? Parce qu’on crée un mode de vie qui ne les requiert pas: un monde mort qui, par un effet de feedback, nous influence, nous rendant morts à notre tour. Nous pensons que c’est la raison fondamentale de la mort, le point de départ de la destruction psychologique.»

L’explication d’Alekseï emprunte un détour: «Il y a des gens qui essayent de changer leurs croyances en adoptant, par exemple, les religions orientales. Nous les voyons arriver à Gavdos, venus de Grèce et de toute l’Europe. Ils disent: «On va survivre dans la forêt.» Pendant une année, ils travaillent à créer leurs conditions de survie. Après, ils ne savent pas quoi faire. Certains repartent, retournent vivre dans une maison, dans leurs familles. D’autres commencent à se détériorer. Ce n’est pas un chemin viable pour créer des idées.» Impératif catégorique des Russes pythagoriciens: toujours produire des idées neuves, ne jamais faire des copies de celles des autres. Ne jamais tout à fait atteindre son but, non plus. «Si tu l’atteins, c’est une petite mort: la mort d’une idée.»

C’est ainsi que les Russes de Gav­dos ont plongé dans «vingt ans d’études arithmétiques, mais aussi sur l’alphabet». Idéalement, estiment-ils, chaque mot de chaque langage devrait être compréhensible immédiatement, par tout le monde, partout: «Autrement, c’est un langage mort»… Mouvement perpétuel d’une pensée qui semble prendre forme sous vos yeux: «Tout le monde dit que c’est impossible. Mais nous cherchons, dans la vie de tous les jours, à dépasser les raisons de mourir qui nous gouvernent», intervient Alla. Exemple personnel: «Je travaillais dans un institut de recherche. J’ai vu tout mon futur se dérouler devant moi et j’ai réalisé qu’il me gouvernait en me conduisant vers un certain type de mort. J’ai décidé de ne pas suivre cette ligne, de changer, de créer un autre mode de vie.»

Au large de la Crète, Gavdos est pour ainsi dire l’île d’une île. Mais elle possède un îlot à son tour, encore plus minuscule, appelé Gavdopoula, vide d’humains et peuplé d’oiseaux. «Pythagore racontait que, dans une vie précédente, il avait rencontré Hermès à Gavdopoula. Le dieu lui dit: «Je peux tout te donner, sauf l’immortalité.» Pythagore demanda alors de pouvoir se souvenir de toutes ses vies. Car ce qui est vraiment dommage avec la mort, c’est que toutes les expériences accumulées disparaissent.» A propos de Gav­dopoula, Rachel connaît également une autre histoire. Il y a deux ou trois générations, on exila sur l’îlot un ivrogne chronique, qu’on voulait sevrer, avec de l’eau et des olives pour se sustenter. On retourna le chercher quelques semaines plus tard et on le trouva complètement soûl. Comment? Il avait trouvé un baril de vin, tombé d’un bateau qui avait fait naufrage. Y a-t-il une moralité? Sans doute…

Quitter ces gens et ces lieux, c’est s’arracher. Vous le faites quand même – il le faut bien – en vous disant que vous avez peut-être saisi quelque chose. On dit habituellement que seule l’acceptation de notre finitude permet de donner de la valeur à chaque instant. Mais les Russes de Gavdos ont une autre idée: l’immortalité comme mode de vie – si vous avez bien compris – consiste à vivre chaque instant dans la plénitude absolue que l’on peut ressentir lorsqu’on ne pense pas au futur comme à une source d’angoisse. Vous vous dites, aussi, que si l’immortalité deviendra un jour une réalité, ces gens si aimables, si évidents et si étranges en seront dignes et en feront bon usage. Clairement, ils sont des spécimens d’une autre humanité. Clairement, vous pouvez être comme eux.

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