Entre les mois de janvier et août 2020, pendant que le coronavirus faisait rage et que les Suisses vivaient un confinement inédit, des milliers d’animaux sauvages ont passé notre frontière, en toute légalité. Parmi eux se trouvaient neuf singes, huit chameaux, 465 lapins et lièvres, 116 reptiles, 67 oiseaux, dont certains exotiques, et plus de 170 000 mammifères – chiens, chats, rennes, cerfs…

L’arrivée de cette drôle de ménagerie en territoire suisse n’a rien d’étrange ni d’exceptionnel: chaque année, le pays fait venir des centaines de milliers d’espèces sauvages venant de toutes les régions du monde, des primates aux cétacés, en passant par les abeilles, les mygales, les lions ou les sangliers. D’après les données fournies par l’Office fédéral des douanes et que Le Temps a compilées et analysées, la Suisse a importé 926 652 animaux vivants entre 2017 et fin 2019. Ceux-ci sont en grande majorité des mammifères, mais on compte aussi trois cétacés, 2216 reptiles et plus de 100 psittaciformes (perroquets, perruches, aras ou cacatoès).

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Claire Bussy Pestalozzi, porte-parole de l’Office fédéral de la sécurité alimentaire et des affaires vétérinaires, convient que «le nombre d’animaux sauvages importés est élevé et recouvre une très grande diversité d’espèces, avec notamment des coraux, des invertébrés, des sangsues (protégées en Suisse et importées à des fins médicales de Turquie), des poissons d’ornement, des grenouilles destinées à des essais en laboratoire (xénope lisse), ainsi que des grenouilles comestibles destinées à la consommation humaine.»

Risque de zoonoses

A part quelques spécimens extraordinaires destinés aux zoos, la plupart de ces bêtes sont achetées par les animaleries, qui ensuite les revendent aux fermes ou aux familles. Jusque-là, rien à reprocher aux amoureux des mygales, des moineaux ou des geckos, qui ne font rien d’illégal: s’ils peuvent acheter des amis à poil ou à plume, c’est que ces derniers ne font pas partie des espèces menacées selon la Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction (Cites).

Cela dit, dans un contexte de pandémie mondiale due à une zoonose, c’est-à-dire une maladie infectieuse transmissible d’un vertébré à l’homme, l’ampleur du commerce mondial légal d’animaux sauvages commence à inquiéter. Celui-ci représente 300 milliards de dollars par année.

Le bureau britannique de l’ONG World Animal Protection vient de tirer la sonnette d’alarme, rappelant que «l’introduction de nouveaux agents pathogènes par l’intermédiaire d’animaux sauvages menace à la fois la santé publique, la production agricole et la biodiversité». Selon une étude parue dans Nature en 2008, les espèces animales sauvages sont à l’origine d’au moins 70% de toutes les maladies infectieuses zoonotiques émergentes.

Surveillance

Comparée au Royaume-Uni, la Suisse importe cependant peu d’animaux sauvages. Et la législation est stricte: sauf exceptions, une autorisation d’importation est toujours nécessaire. Sans compter que «tous les animaux vivants en provenance de pays tiers sont soumis à des contrôles vétérinaires aux frontières et sont renvoyés s’ils présentent des signes de maladies transmissibles», précise Claire Bussy Pestalozzi. Les conditions d’importation sont déterminées en fonction des risques.

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Le vétérinaire cantonal vaudois, Giovanni Peduto, rappelle que tout le monde ne peut pas importer des animaux sauvages en Suisse. «Pour de nombreuses espèces sauvages, par exemple les grands aras et cacatoès, il faut disposer d’une autorisation de détention délivrée par l’autorité cantonale, ce qui implique notamment d’avoir suivi une formation en lien avec la garde d’animaux.»

Concernant l’état de santé des espèces importées, il est attesté soit par des documents sanitaires officiels, soit par des analyses faites dans le pays d’origine et/ou ensuite en Suisse. Ce qui évite a priori les mauvaises surprises. «De manière générale, le dispositif de surveillance se resserre autour du risque d’introduire des maladies pouvant toucher les animaux de rente ou celles pouvant toucher également l’homme», précise-t-il.

Egypte et Malaisie

Mais la plupart des pays d’origine «ne surveillent pas les principales maladies animales», et ne monitorent que très peu les pathologies des espèces qui transitent à l’international, relève World Animal Protection. La plupart des animaux sauvages importés en Suisse en 2019 provenaient de membres de l’Union européenne, mais plus de 12 000 d’entre eux avaient voyagé de la Turquie, 200 de l’Egypte, 50 venaient du Mexique, 33 de Hongkong, 21 de Malaisie… «En principe, il y a toujours un risque de transmission des zoonoses en cas de contact étroit avec des animaux sauvages», prévient Doris Calegari, experte en biodiversité au WWF Suisse.

Faut-il pour autant interdire le commerce d’espèces sauvages pour lutter contre les zoonoses? Même le WWF ne le souhaite pas, car «cela rendrait plus difficile une prévention et des contrôles accrus, répond Doris Calegari. Il est plus important d’éduquer les gens, d’améliorer les conditions d’hygiène, les contrôles et l’habitat des animaux sauvages afin de réduire autant que possible les contacts étroits et la transmission».


Alerte sur la peste porcine

Pour le vétérinaire cantonal vaudois, Giovanni Peduto, il existe aujourd’hui un risque «sérieux» d’introduire en Suisse la peste porcine africaine. Cette maladie, qui circule parmi les populations de sangliers dans certains pays voisins de la Suisse, pourrait être importée notamment par le biais de denrées alimentaires (spécialités à base de viande de sanglier, voire de porc). «Si celles-ci sont jetées dans la nature, par exemple lors d’un pique-nique, et ingérées par des sangliers, l’épizootie risquerait de circuler plus ou moins largement sur notre territoire, précise le vétérinaire cantonal. La maladie ne présente certes aucun danger pour l’homme, mais constituerait un problème pour les populations de porcs domestiques.» Une mise en garde utile, à l’heure où débute la saison de la chasse.

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