En Suisse, la nature se porte mal. Un tiers des espèces animales et végétales sont menacées et de nombreux habitats précieux disparaissent. Pourtant, il n’est pas impossible de faire cohabiter le sauvage et les activités humaines. Coup de projecteur sur quelques initiatives locales qui ramènent de la biodiversité jusqu’au pas de notre porte.

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Sultane pointe sa petite tête dans notre direction. La jeune bisonne, âgée de quelques semaines, a la taille d’un gros chien, et le pelage molletonné d’un agneau. Nous ne nous risquerons pas à aller la caresser car à quelques mètres d’elle veille son troupeau, quatre femelles et un mâle, immense bête de plus de 800 kilos, qui n’hésite pas à charger les curieux depuis que le bébé est né, au mois de juin dernier, dans les fourrés du bois de Suchy. Paisiblement, les mammifères avancent, grignotant herbe et feuillages trouvés sur le chemin.

Depuis la fin de 2019, cette forêt de 120 hectares, étendue sur plusieurs communes du Nord vaudois, est le nouveau domaine d’un troupeau de bisons d’Europe, qui y vivent en semi-liberté dans 48 hectares clôturés par des poteaux de bois et des fils électrisés. La zone n’est pas un zoo, puisque rien n’est spécifiquement aménagé pour les apercevoir et qu’il faut souvent de la chance pour les voir sortir du couvert forestier. Ce n’est pas non plus une «réserve naturelle» à l’image des grands parcs africains, puisque au sein de cet espace les bûcherons continuent de couper des arbres.

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Améliorer la reproduction

Pourquoi donc, bigre, avoir décidé de peupler cette nature avec des bisons? Tout est dû à la volonté de deux hommes: Michel Mercier, garde forestier depuis trente-deux ans, et Alain Maibach, biologiste à la tête d’un bureau d’études en environnement. «Tout a commencé il y a quinze ans, quand j’ai vu un reportage sur les bisons d’Europe, qui étaient menacés de disparition, se souvient Michel Mercier. Je me suis dit que nous pouvions aider à les sauvegarder.»

Leur dernier espace sauvage est la forêt de Bialowieza, en Pologne. Sur place, les spécialistes se battent depuis un siècle pour améliorer la reproduction de l’espèce, passée de 200 têtes à la fin de la Première Guerre mondiale à quelque 7000 aujourd’hui. Pour éviter la concentration des troupeaux, ce qui les rend plus vulnérables aux maladies, il s’agit aujourd’hui d’en délocaliser une partie afin d’ouvrir des petites «cellules de conservation génétique».

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Sponsor privé

Michel Mercier se dit alors que la forêt de Suchy est un endroit idéal pour accueillir ces bisons. Il se met en contact avec l’Union internationale pour la conservation de la nature, qui mène le programme de sauvegarde de l’espèce, et avec Wanda Olech, la spécialiste polonaise qui coordonne le projet. De leur côté, aucun problème: l’environnement vaudois est adapté à l’espèce, qui y a vécu il y a dix siècles, et l’espace à disposition est suffisant. A Suchy, une association est créée pour réunir des moyens financiers et discuter avec les autorités et propriétaires locaux.

Mais les opposants sont nombreux, qui craignent que ces animaux n’endommagent l’environnement et les empêchent d’accéder librement à leur forêt, comme l’explique Alain Maibach. Au niveau du canton, l’accueil est aussi frileux, sans compter les écueils administratifs. Résultat: c’est uniquement grâce à un sponsor privé, la régie immobilière Braun, ainsi qu’à quelques donateurs individuels, que ces bisons ont pu emménager dans la forêt de Suchy. La facture de l’installation est revenue à 500 000 francs, plus des frais annuels estimés à 160 000 francs.

Si le grand public est sceptique, c’est peut-être qu’il confond souvent les bisons d’Europe avec ceux d’Amérique, plus massifs, qui sont déjà élevés dans plusieurs parcs en Suisse, et qu’il a l’habitude de voir. Les institutions publiques, elles, de même que les associations écologistes, ont été échaudées par le fait qu’il ne s’agit pas d’une réintroduction mais d’une semi-liberté. Et que dans les 48 hectares où se meuvent les bisons, les forestiers continuent de faire leur travail et offrent en hiver des ballots de foin aux bêtes. Reste que, malgré les difficultés, les bisons ont fini par arriver en novembre 2019, par conteneurs. Cinq bêtes que Michel Mercier et ses collègues ont découvertes avec un peu d’appréhension et beaucoup d’émotion.

Ces bêtes étaient là avant nous

Sébastien Peytrignet, forestier-bûcheron à Suchy

Sébastien Peytrignet, forestier-bûcheron à Suchy, parle désormais des bisons comme s’ils étaient ses protégés. Et pourtant, il a fallu s’acclimater à ces bêtes sauvages, leur parler doucement afin qu’elles apprennent à reconnaître sa voix, éviter les mouvements brusques, délimiter la zone où il coupe les arbres avec des banderoles pour qu’elles ne perturbent pas son travail.

Son collègue Kévin Mercier, le gardien d’animaux officiel, s’est même fait charger une ou deux fois, et a couru très vite pour sauter la barrière. Cela ne l’a pas découragé, l’adrénaline lui plaît bien. «Ces bêtes étaient là avant nous, rappelle Sébastien Peytrignet. Elles sont dans leur élément, mangent de l’herbe, des ronces. Pour elles, Suchy, c’est un hôtel cinq étoiles!» Avec Michel Mercier, ils les appellent par leur petit nom: Pola, Pluszka, Polamana…

Besoin de soutien

Après plus de six mois, chacun a pris ses aises, et la cohabitation se passe bien. A terme, quelques bêtes devraient être transférées vers d’autres parcs en Europe afin d’éviter la consanguinité. A Suchy, le troupeau pourrait compter au maximum 15 bêtes. Dans l’idéal, il devrait être déplacé dans une autre partie de la forêt, afin que la végétation se renouvelle. Mais les budgets manquent… C’est pourquoi les gardes forestiers espèrent obtenir du soutien financier de la part de la Confédération et du canton afin de continuer la sauvegarde de ces bisons d’Europe, seuls spécimens sur le sol suisse. «Ces animaux ne sont pas à nous, relève Alain Maibach. Ce sont des rescapés de la préhistoire. Ils appartiennent au patrimoine mondial.»

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