Parc national suisse (3)

L’impressionnant champignon vieux de mille ans

Le Parc national suisse abrite un «Armillaria ostoyae» vieux de 1000 ans, qui s’étend sur 37 hectares. Parasite du pin, il jouerait pourtant un rôle important dans la régénération de cet arbre pionnier

Un champignon vestige du Moyen Age

Mycologie Le Parc national suisse abrite un «Armillaria ostoyae» vieux de 1000 ans, qui s’étend sur 37 hectares

Parasite du pin, il jouerait pourtant un rôle important dans la régénération de cet arbre pionnier

Ils sont nombreux, les visiteurs du Parc national suisse, à avoir croisé le plus vieil organisme encore vivant en Europe. Pourtant très peu ont dû remarquer sa présence. Et cela n’est pas dû à sa petite taille puisque cet ancêtre, vieux de 1000 ans, affiche des mensurations hors norme: pas moins de 800 m de long sur 500 de large! C’est qu’Armillaria ostoyae est un champignon, dont la croissance est principalement souterraine. S’il est discret, il n’en reste pas moins dangereux; il compte parmi les principaux parasites des pins qui peuplent les forêts du parc.

C’est en menant des recherches sur la mortalité des pins dans le parc que les scientifiques de l’Institut fédéral de recherches sur la forêt, la neige et le paysage (WSL) ont découvert l’armillaire géant, aujourd’hui considéré comme le plus gros champignon d’Europe. «Nous avons été stupéfaits lorsqu’en comparant les échantillons de champignons prélevés dans différentes zones, nous avons constaté que leur ADN était similaire, suggérant qu’il s’agissait d’un seul individu», dit Daniel Rigling, chercheur au WSL. La surface sur laquelle s’étendrait cet armillaire est estimée à 37 hectares. Plusieurs autres individus de grande taille ont été découverts dans le parc, occupant des surfaces entre 1,7 et 17 hectares.

«Les armillaires sont des champignons présents dans de très nombreuses régions du globe, décrit Philippe Clerc, conservateur du Jardin botanique de Genève. Et ils sont un peu partout en Suisse.» Pour s’en convaincre, il suffit de consulter Swissfungi, l’atlas mis en ligne par le WSL. Celui-ci permet de visualiser sur la carte du pays les régions où croissent les différentes espèces du genre «armillaire». Cinq sont particulièrement présentes en Suisse, parmi lesquelles A. ostoyae, A. borealis et A. cepistipes, les trois à avoir été repérées dans le Parc national. Les deux dernières citées «se développent à des altitudes plus basses qu’A. ostoyae, elles sont minoritaires dans le parc, précise Daniel Rigling. Et elles ont plutôt un comportement de saprophytes: elles se nourrissent de bois déjà mort.» A. ostoyae est lui plus agressif.

«Beaucoup de personnes ont déjà été confrontées à des armillaires: ces champignons attaquent aussi dans les parcs et jardins», dit Daniel Rigling. Les armillaires, comme beaucoup de champignons, étendent leur mycélium en profondeur. Les parties visibles, souvent au pied ou sur les troncs des arbres, ne sont que les «fructifications» servant à la reproduction.

Le mycélium de l’armillaire présente la particularité de produire des rhizomorphes, «des ramifications souterraines très solides, qui peuvent être confondues avec des racines tant elles sont dures», dit Philippe Clerc. Ces structures, de teinte noire, sont même utilisées comme lacets de chaussure dans certaines régions du monde; «les ­Indiens appellent l’armillaire le shoestring mushroom», précise un Daniel Rigling amusé. Mais pour le champignon, ces rhizomorphes ont un rôle nourricier majeur. Capables de transporter eau et nutriments sur de longues distances, ils permettent au champignon d’aller chercher la nourriture ailleurs quand les ressources locales s’épuisent, de continuer à croître, et d’explorer l’environnement pour trouver de nouvelles «proies».

L’armillaire est particulièrement friand des pins de montagne (Pinus mugo), qu’il infecte par les racines. Petit à petit le champignon bloque l’apport d’eau et de nutriments, condamnant l’arbre à moyen terme. Le long du chemin de randonnée qui mène au Val dal Botsch, le regard des randonneurs est attiré par des trouées dans la forêt de pins qui s’étend dans cette région du parc. Des arbres morts, à terre ou encore debout, qui semblent rongés par un mal invisible. Ces zones, qui prennent souvent une forme circulaire, sont ce que les spécialistes appellent des «ronds de mortalité». Ils marquent la présence de parasites des pins, dont A. ostoyae. «La mortalité des pins a largement augmenté depuis la fin des années 1990, surtout dans la région du col de l’Ofen, observe Daniel Rigling. Sur une parcelle d’étude, nous avons pu montrer que plus de 20% des arbres étaient touchés.»

L’armillaire n’est cependant pas seul en cause. «Les travaux que nous avons menés dans le parc nous ont permis de montrer que le champignon polyspore du pin Heterobasidion annosum est trois fois plus présent sur le bois mort qu’ A. ostoyae.» La présence de ce polypore, qui prolifère surtout sur les souches d’arbres fraîchement coupés, pourrait être une conséquence de l’activité forestière qui avait court au XIXe siècle dans la région, avant qu’elle devienne une zone protégée en 1914. «Les forêts de pins étaient très exploitées à cette époque-là, notamment pour produire du charbon de bois, dit Daniel Rigling. C’est important de voir que même cent ans plus tard, l’écosystème porte encore les traces de cette activité humaine.»

La situation serait différente pour A. ostoyae. Son grand âge indiquerait plutôt qu’il est actif dans la région de longue date et qu’il peut donc être considéré comme un élément naturel de cet écosystème. «Ce champignon pourrait même avoir un rôle important dans la régénération et le maintien de Pinus mugo dans la région», ajoute Daniel Rigling. Un parasite bénéfique pour son hôte? Etrange. Pas tant que cela: l’armillaire infecterait en priorité les pins déjà affaiblis. Par ailleurs, les pins alpins sont des arbres pionniers qui s’accoutument mal de la présence d’autres espèces à leurs côtés. Les chercheurs ont montré que la formation de ronds de mortalité était à terme bénéfique aux pins, qui sont les premiers à recoloniser ces clairières.

Si l’âge et les mensurations de l’armillaire du Parc national ont de quoi surprendre, le champion toutes catégories des armillaires serait aux Etats-Unis. Là-bas aurait même lieu depuis les années 2000 une fungus war, comme l’ont appelée les mycologues, dont la revue Nature s’était même fait l’écho. Plusieurs équipes ont en effet revendiqué avoir mis la main sur le plus gros et/ou le plus vieux spécimen. Un A. ostoyae de plus de 900 hectares et vieux de 2400 ans aurait été identifié en Oregon . «Les méthodes qui permettent de mesurer et de dater ces champignons, même si elles ne cessent de s’améliorer, ne permettent que des estimations, souligne Philippe Clerc. Il est donc difficile de savoir avec certitude quel est le plus gros et le plus vieil armillaire.»

L’armillaire est actif de longue date dans le parc, c’est un élément naturel de l’écosystème

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