Maternité

L’inquiétante mortalité des femmes enceintes aux Etats-Unis

Les femmes noires ont trois à quatre fois plus de risques de mourir pendant leur grossesse ou à la suite de complications après l’accouchement que les femmes blanches. Le thème s’invite dans la campagne présidentielle

«Je suis littéralement en train de mourir.» Lashonda Hazard, 27 ans, a posté ce message sur Instagram le 6 janvier. Elle se plaignait de vives crampes à l'estomac et dénonçait le personnel hospitalier de Providence (Rhode Island), qui ne faisait rien pour la soulager. Elle est décédée le lendemain. Le bébé qu'elle portait aussi.

Son histoire rappelle une triste réalité. Chaque année, aux Etats-Unis, entre 700 et 1200 femmes meurent de complications liées à la grossesse ou à l'accouchement. Ce taux de mortalité maternelle de plus de 26 sur 100 000 naissances vivantes augmente, et place ainsi les Etats-Unis dans la même tendance que des pays comme le Swaziland, le Lesotho ou l'Afghanistan. En Suisse, à titre de comparaison, on compte environ 5 femmes décédées pour 100 000 naissances. 

Ségrégation raciale

Non seulement ce taux augmente alors qu'il suit la courbe inverse dans la plupart des pays industrialisés, mais surtout la ségrégation raciale y fait des ravages. Les femmes noires, comme Lashonda Hazard, sont en effet trois à quatre fois plus susceptibles de mourir en couches aux Etats-Unis, relève un rapport de l'Organisation mondiale de la santé (OMS) de 2015. Le Center for Disease Control and Prevention (CDC) vient de confirmer ce chiffre dans une étude publiée mardi. 

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Le thème s'est invité dans la campagne présidentielle. Choquées par ce phénomène, les sénatrices Kamala Harris et Elizabeth Warren, candidates à l'investiture démocrate pour l'élection de 2020, montent au front. «Nous devrions tous être outrés que cela se passe aux Etats-Unis», dénonçait récemment Kamala Harris sur Twitter. Les chiffres sont encore plus effrayants à New York: selon les données les plus récentes à disposition, une Noire risque 12 fois plus de ne pas survivre à sa grossesse ou à son accouchement qu'une Blanche. 

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Black Mamas Matter

Tant l'OMS que le CDC affirment que plus de la moitié des décès pourraient être évités. Grossesses tardives, naissances multiples, augmentation des césariennes: les raisons qui peuvent expliquer ces morts sont multiples et les spécialistes restent prudents. Un nombre croissant d'Américaines enceintes souffrent par ailleurs de problèmes cardio-vasculaires et de maladies chroniques comme le diabète et l'hypertension, ce qui augmente les risques de complications. Et des études démontrent que les femmes noires sont davantage concernées par ces problèmes de santé que les Blanches. Idem pour le surpoids et l'obésité. Le corps médical n'exclut pas des prédispositions génétiques. La précarité et le difficile accès aux soins jouent également un rôle. Là encore, les Afro-Américaines sont davantage touchées. 

Le facteur pauvreté n'est toutefois pas le plus important. «Nos recherches démontrent que les Noires avec un revenu et un niveau d'éducation supérieurs à des femmes blanches présentent malgré tout des risques de mortalité plus élevés», souligne Belsie Gonzalez, porte-parole du CDC. «Plusieurs théories ont été avancées pour trouver une explication. Le stress de l'expérience afro-américaine en est une.» En clair: le racisme et le sentiment de se sentir moins considérées a tendance à augmenter le stress, avec des effets néfastes sur la santé.

Sur les réseaux sociaux, la mort de Lashonda Hazard, qui faisait vraisemblablement une grossesse extra-utérine, a très vite été mise en rapport avec la couleur de sa peau. Selon plusieurs études, les femmes noires seraient moins prises au sérieux s'agissant des douleurs ressenties. Ces ségrégations raciales poussent les Afro-Américaines à créer des groupe de soutien, comme Black Mamas Matter. Des activistes noires recommandent aux futures mères de se tourner vers des «doulas», capables de les suivre à domicile pendant leur grossesse.

L'exemple californien

La Californie a pris le taureau par les cornes. L'Etat est parvenu à faire baisser son taux de mortalité maternelle de 55% entre 2006 et 2013. Pour 100 000 femmes enceintes, le nombre de décès avant ou pendant l'accouchement est passé pendant cette période de 16,9 à 7,3, alors qu'il a au contraire augmenté de 13,3 à 22 sur l'ensemble du pays. Parfois de simples manuels explicatifs dans les hôpitaux, une meilleure communication et une meilleure anticipation ont permis des améliorations rapides. Si la Californie est de loin le meilleur élève – son taux se situe aujourd'hui à 4 –, la Louisiane reste l'Etat où accoucher s'avère le plus risqué, avec 58 morts pour 100 000 naissances, devant la Géorgie, l'Indiana, l'Arkansas et le New Jersey. 

«Nous avons besoin de meilleures données. Les comités nationaux d'examen de la mortalité maternelle doivent pouvoir recueillir des informations plus détaillées et plus complètes sur les décès maternels, pour formuler des recommandations en matière de prévention», estime Belsie Gonzalez. «Il est également nécessaire de normaliser et d'améliorer les soins pour les mères et les nourrissons et d'offrir des soins de haute qualité pendant la période post-partum jusqu'à un an après l'accouchement.»

Bonne nouvelle, le taux de mortalité infantile a lui diminué de plus de 30% aux Etats-Unis depuis 1990, mais il reste très élevé par rapport aux pays industrialisés. En 2016, il s'établissait à 5,9 décès pour 1000 naissances. Et là encore, les victimes sont souvent des bébés noirs. 

Les fronts bougent, mais beaucoup reste à faire. Le Congrès a récemment adopté un plan de prévention. L'attention portée par les médias américains à la problématique ces dernières années contribue à renforcer la prise de conscience de la gravité du problème. USA Today a procédé à des enquêtes très poussées grâce à des milliers de documents et statistiques fournis par les hôpitaux. Ces enquêtes mettent en exergue de sévères lacunes en termes d'urgences obstétricales, notamment en cas d'hémorragie ou de thrombose, deux des principales causes de mortalité maternelle. Les complications sont souvent identifiées trop tardivement.

Le témoignage de Serena Williams 

Spécialisé dans le journalisme d'investigation, ProPublica a fait très fort avec son projet Lost Mothers. L'organisme a cherché à constituer une sorte de banque de données des cas de mortalité maternelle survenus en 2016 (entre 700 et 900 selon les estimations). Les journalistes ont scanné les réseaux sociaux et ont pu identifier 134 femmes, dont certaines histoires ont pu être racontées avec l'aide de leur famille. Kira Dixon Johnson fait partie de ces femmes. Elle est décédée le 13 avril 2016 alors qu'elle devait donner naissance à son deuxième enfant, par césarienne. Elle est morte douze heures après la naissance, d'une hémorragie qui n'a pas été traitée à temps. Son mari a poursuivi l'hôpital et les médecins en justice. 

Une constante revient dans tous les témoignages récoltés: les femmes noires se sont souvent senties incomprises, négligées. Serena Williams a raconté ses propres complications au magazine Vogue. Pour donner naissance à sa fille, la championne de tennis a dû subir une césarienne en urgence le 1er septembre 2017, en renonçant du coup aux anticoagulants qu'elle doit prendre depuis une embolie pulmonaire survenue en 2012. Elle s'était par la suite plainte d'essoufflement. Mais ses craintes de faire une nouvelle embolie pulmonaire n'ont pas été prises au sérieux par le personnel hospitalier. Des caillots de sang ont pourtant été découverts le lendemain dans ses poumons. Après six jours de cauchemar – nouvelle opération, reprise d'anticoagulants, hémorragie interne –, elle s'en est sortie. D'autres n'ont pas eu cette chance. 

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