Après avoir été lobbyiste du canton de Vaud à Berne, Lionel Eperon dirige depuis juillet 2007 le Service vaudois de l’économie, du logement et du tourisme. Son analyse.

Le Temps: Quel est, en fait, l’apport du campus lausannois?

Lionel Eperon: Voyez le contexte. Le monde bascule dans une économie du savoir, ce qui n’est pas nouveau pour la Suisse: sans matières premières, nous avons dû, depuis longtemps, mettre en valeur nos exportations avec des produits à haute valeur ajoutée. L’innovation devient centrale: l’UE veut consacrer 3 à 4% de son PIB à la recherche et développement (R & D). Les pays émergents passent à une économie plus innovante. La compétition devient donc acharnée et, pour nous, cela accroît l’importance des pôles de formation et de recherche.

Le campus lausannois est le plus grand de Suisse. Un vivier de connaissances et de transfert de technologies. Lorsque nous allons à Moscou pour promouvoir le canton, les hautes écoles constituent un argument évident. Et cette Ecole fédérale à Lausanne est un cadeau des dieux. Nous voyons aussi que les frontières institutionnelles, entre UNIL et EPFL, s’atténuent.

– Que mettez-vous en avant?

– Nous misons sur les biotechs, les nanotechs et la microtechnique, les greentechs ainsi que l’agro­alimentaire. Dans ce contexte, la main-d’œuvre qualifiée issue des hautes écoles est précieuse. De même que le transfert de technologies. Il faut souligner le fait qu’on a mis fin à la dichotomie entre la recherche fondamentale dans les hautes écoles et la recherche appliquée dans les entreprises. L’EPFL a anticipé ce nouveau paradigme, et c’est fondamental pour nous. Car c’est important pour le développement de nos propres PME.

– En quoi?

– Grâce à des programmes tels que la Commission fédérale pour la technologie et l’innovation (CTI), ou le réseau Alliance, les PME peuvent avoir accès à la recherche financée par les pouvoirs publics, qui a des effets concrets pour la société, et l’économie.

– Les hautes écoles répondent-elles vraiment aux besoins des entreprises que vous fréquentez?

– Les projets CTI sont en augmentation, il faut donc croire que les entreprises trouvent ce qu’elles cherchent. Regardez la complémentarité des filières, en prenant l’UNIL, l’EPFL, la Haute Ecole spécialisée, l’Ecole cantonale d’art, l’Ecole hôtelière… Il y a peu d’endroits, en Europe, où la palette est aussi large.

– Y a-t-il une carence?

– L’EPFL ancienne méthode était axée sur les techniques dures de l’ingénieur. Cela a changé, et une entreprise se plaint de ne pas pouvoir trouver un certain type d’ingénieurs. Est-ce épidermique ou fondé, je ne peux pas le vérifier.

– En termes d’emplois, l’accent sur la technologie, n’est-ce pas un slogan? Les start-up ne comptent pas beaucoup de salariés…

– Ne regardons pas seulement la partie émergée de l’iceberg, les start-up et leur côté glamour! Un des objectifs du canton, comme de la Confédération, est de permettre une plus grande perméabilité entre les PME et les centres de recherche. Y compris les hautes écoles spécialisées, importantes dans ce domaine. Et cela peut concerner des entreprises bien établies.

– Les collectivités suisses mettent beaucoup d’argent dans leurs hautes écoles, pourquoi n’a-t-on pas davantage de sociétés high-tech de rang mondial?

– Les hautes écoles produisent de nombreux brevets, des entreprises se créent. Mais on observe qu’à un certain stade, elles sont rachetées, et les connaissances nous échappent. Il y a sans doute un problème de capital-risque, durant le déroulement du projet. Vaud paie désormais une partie du fonctionnement d’un nouveau fonds, Polytech Ventures, doté de 10 millions de francs par des privés. C’est une manière d’aider le passage de la start-up à celui d’une entreprise solide. De plus, par rapport à d’autres cantons, comme Neode à Neuchâtel ou The Ark en Valais, nous avons un manque au niveau des structures d’incubation d’entreprises – autres que celles de l’EPFL. Nous y travaillons. Nous pensons à une structure biotechs-medtechs au Biopôle d’Epalinges, ainsi qu’avec SwissMedia à Vevey. Et du côté de l’ECAL, on peut faire mieux. La valorisation des technologies par des entreprises créées ici est importante, car elle permet de fidéliser les sociétés au territoire.

– Fidéliser, en quel sens?

– Faire en sorte qu’elles restent. On ne peut pas contraindre les entreprises à rester, mais on peut les fidéliser par un attachement à une haute école, par exemple. C’est pour cela que nous nous battons pour avoir non seulement des quartiers généraux de grands groupes, mais aussi des centres de R & D. Un quartier général est facilement délocalisable. Si votre entreprise a un pôle de R & D, vous avez besoin d’instituts à proximité, nous nouez des partenariats avec les hautes écoles et, de fait, il sera moins facile de délocaliser la structure.

– Le problème du logement risque-t-il de freiner l’expansion du campus?

– La pénurie concerne toute la population. Les étudiants prennent des logements standards, en colocation, ce qui mange une substance locative pour des familles. Il est donc préférable que le campus ait ses propres logements. A ce titre, la logique de campus que développe l’EPFL est essentielle. En décembre dernier, le Conseil d’Etat a validé un règlement qui permet au canton d’accorder des prêts à taux préférentiels pour la construction de logement spécifiquement dédiés aux étudiants. Nous avons prévu 15 millions de francs: l’objectif est de créer 1400 logements d’ici à 2018. De plus, la logique de campus s’étend à d’autres écoles, en particulier la Haute Ecole d’ingénierie et de gestion, qui songe à faire la même chose à Yverdon. On l’envisage aussi pour la Haute Ecole de la santé: l’Etat cherche un endroit qui permettrait de rassembler les différents sites actuels, si possible le long de l’axe Biopôle, Bugnon- CHUV et le campus.