Le gras, c'est la vie (2/4)

Les lipides, tout sauf inutiles

Le gras a beau avoir mauvaise presse, il n’en est pas moins une des briques élémentaires du vivant, ainsi qu’un composant majeur de l’incroyable circuiterie électrique du système nerveux

Cette semaine, «Le Temps» pourfend les clichés entourant le gras, et réhabilite des lipides trop souvent conspués. 

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A quoi ressemble le gras? La première image qui vient est celle d’un tissu mou et flasque, au niveau du ventre, des fesses, des cuisses ou des bras. Plus inattendu: le deuxième organe le plus gras, juste après le tissu adipeux, est en fait le cerveau. «Les lipides présents dans le cerveau, ce n’est pas juste de la graisse amorphe», expose Caroline Pot, professeure assistante dans le service de neurologie du Centre hospitalier universitaire vaudois (CHUV) à Lausanne.

Le rôle le plus évident des lipides, c’est de compartimenter le vivant. Ces molécules possédant des «queues» hydrophobes, c’est-à-dire non miscibles dans l’eau, sont en grande partie imperméables en milieu aqueux. C’est pourquoi elles sont le matériau numéro 1 des membranes des cellules, et de fait d’indispensables briques du vivant.

On naît presque sans myéline, cette substance grasse cruciale se forme durant les premiers mois de la vie

Bogdan Draganski, neuroscientifique

Toujours persuadés que le gras est inutile? Leur rôle dans le système nerveux est si important et complexe que les recherches actuellement menées continuent de mettre en évidence le rôle primordial assuré par ces lipides: ils participent activement à la bonne transmission des signaux entre les neurones.

Circuit électrique

Pour ce faire, les axones, les longues fibres des neurones, ont besoin d’un bon isolant. «Exactement comme dans les installations électriques», compare la neurologue. Dans la circuiterie du système nerveux, cet isolant s’appelle la gaine de myéline, une substance blanche, brillante, et grasse. Et pour cause: c’est là que se trouvent la grande majorité des lipides du cerveau.

Cette gaine isolante est le fait de cellules dites gliales, qui enroulent leur membrane autour des axones. L’enveloppe ainsi formée, plus épaisse qu’une membrane cellulaire classique, est constituée de plusieurs couches très riches en lipides.

Lors de la Semaine du cerveau 2018: Voir le cerveau jusqu’à la glie

Un lien avec la plasticité du cerveau

«Longtemps, l’étude du cerveau était focalisée sur les neurones et la myéline était un peu négligée», se souvient le professeur Bogdan Draganski, directeur du laboratoire de recherche en neuro-imagerie du département de neurosciences cliniques au CHUV. «Aujourd’hui, on se rend compte que les cellules qui produisent la myéline jouent aussi un rôle dans la plasticité du cerveau: par des modifications de cette gaine isolante, elles peuvent réguler la vitesse de transmission d’information», souligne le chercheur. Il poursuit: «La capacité des cellules nerveuses à travailler ensemble, comme un orchestre, est fortement liée aux modulations de la myéline.»

La perte progressive de myéline tiendrait ainsi une place importante dans les mécanismes du vieillissement

Les maladies qui touchent la gaine de myéline sont très handicapantes. La plus fréquente est la sclérose en plaques: on estime qu’elle touche plus d’une personne sur mille en Suisse. Cette maladie est acquise, en général entre 20 et 40 ans, et auto-immune: «Les globules blancs de l’individu atteint de sclérose en plaques attaquent la gaine de myéline dans le système nerveux central et provoquent des interruptions dans la transmission de l’information», explique Caroline Pot.

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On naît sans myéline

Les traitements connus à ce jour parviennent à freiner l’inflammation induite par la maladie, mais rien n’existe pour permettre la remyélinisation. C’est l’objectif d’un grand nombre de recherches en cours: «Les résultats obtenus dans des modèles animaux sont encourageants mais nous n’avons pas encore de résultats positifs dans les essais cliniques chez l’humain pour le moment», déplore la neurologue. Il existe aussi certaines maladies héréditaires, plus rares mais aussi plus sévères, regroupées sous le nom de leucodystrophies. Ce terme désigne tous les troubles de malformations ou de détériorations de la myéline, qui ne peut alors plus assurer une bonne conduction des messages nerveux. A ce jour, le spectre des leucodystrophies concerne une trentaine de maladies orphelines.

A l’aune de la gravité de ces dysfonctionnements, l’importance d’une bonne myélinisation est évidente. Cette dernière commence chez le fœtus en fin de grossesse. «Mais on naît presque sans myéline», note Bogdan Draganski. «Les premiers mois, la myélinisation a lieu dans les aires du cerveau qui servent aux fonctions cruciales dans la vie du nourrisson: sentir, voir, entendre, bouger. Puis le reste suivra, jusqu’à la myélinisation du cortex préfrontal lors de la puberté, qui entraîne un changement de caractère», décrit le chercheur.

Le processus de myélinisation est plutôt continu et régulier, à la différence de celui de création des connexions nerveuses, qui connaît des pics plus marqués. «La courbe de développement de la myéline ressemble un peu à une montagne, avec un sommet autour de 45 ou 50 ans. Au-delà, la quantité et la qualité de la myéline baisse… ce qui explique qu’on devient plus lent», remarque le neurologue. En effet, d’après les connaissances actuelles, on ne perd que 1 à 2% des cellules nerveuses de notre cerveau au cours de la vie, alors que le volume de myéline baisse d’environ 10%. La perte progressive de myéline tiendrait ainsi une place importante dans les mécanismes du vieillissement. Finalement, s’intéresser aux graisses de notre cerveau, c’est découvrir que, d’un point de vue neurologique, à 50 ans on est au top, au «sommet de la montagne»! 

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