Catastrophe

La liste noire des centrales nucléaires

L’accident de Fukushima rappelle que l’exploitation de l’atome à des fins civiles de production d’énergie n’est pas sans risque. Panorama mondial des dangers principaux et des réacteurs à problèmes

Les événements dramatiques qui se sont succédé ce mois dans la centrale nucléaire de Fukushima ont rappelé que l’exploitation de l’atome à des fins de production d’énergie n’est pas sans danger. Après les épisodes de Kyshtym (Union soviétique, 1957), de Windscale (Royaume-Uni, 1957), de Three Mile Island (Etats-Unis, 1979) et de Tchernobyl (Union soviétique, 1986), c’est la cinquième fois que cette pratique cause un «accident entraînant un risque hors du site», soit un problème situé aux niveaux 5 et plus de l’échelle internationale des événements nucléaires (INES). Qu’en est-il, dès lors, de la sûreté de cette technologie? Et quelles centrales sont-elles jugées «à risque»?

«Que cela soit clair: le risque zéro n’existe pas, assène Jean-Marc Cavedon, directeur du Département de recherche sur l’énergie nucléaire et la sécurité de l’Institut Paul Scherrer. Le travail des ingénieurs consiste à estimer la probabilité d’un accident, puis de proposer des améliorations susceptibles de la réduire. Il revient ensuite à l’exploitant de prendre des mesures ou d’y renoncer.»

Passer de la théorie à la pratique n’est jamais aisé. Ces calculs ont été pris en défaut à Fukushima. «La probabilité de dégât au cœur d’un réacteur était estimée en 1999 à 1/100 000 par réacteur et par an», confie Jean-Marc Cavedon. Ce qui signifie que pour 1000 réacteurs en activité pendant cent ans, on s’attend à en voir un lâcher gravement. Or trois tranches de la centrale de Fukushima ont connu ce genre d’avaries sur un parc mondial de 442 réacteurs en activité. Conclusion: le danger non seulement existe mais il a été aussi largement sous-estimé.

Quels facteurs affaiblissent la sûreté des centrales nucléaires? Le premier est l’âge. Le risque augmente lorsque décision est prise de prolonger la vie d’installations conçues pour opérer de 30 à 40 ans, assure la World Nuclear Association dans un document daté de janvier 2011, «Safety of Nuclear Power Reactors». Il provient de l’usure de certains composants, qui finissent par perdre de leur efficacité, et de l’obsolescence des instruments d’origine. Une parade existe cependant: des travaux de rénovation permettent de limiter l’aléa.

Les événements naturels représentent un deuxième facteur de risque. Un réacteur peut résister en théorie à tout, ou presque. Mais, pour éviter une explosion des coûts, les ingénieurs construisent en fonction de scénarios «réalistes» de catastrophes. Il reste à retenir les bonnes hypothèses. Or l’exercice s’avère particulièrement difficile dans le cas des séismes et des tsunamis: ces phénomènes peuvent prendre des ampleurs inattendues parce que sans précédent sur de longues périodes.

Un troisième facteur est l’homme. Les employés d’une centrale sont capables d’adopter des conduites inappropriées. Le rapport au danger n’est pas le même en Russie et en Europe de l’Ouest, tout comme le rapport à la hiérarchie varie du Japon aux Etats-Unis. Les ingénieurs de Fukushima ont reconnu après l’accident qu’ils avaient adopté les plans de General Electric sans se poser suffisamment de questions.

Quatrième et dernier facteur de fragilité: la conception même de certaines centrales nucléaires. Les professionnels du secteur se montrent prudents sur ce point et insistent sur le fait que des réacteurs médiocres peuvent atteindre un bon niveau à force de rénovations judicieuses. Il n’empêche: deux filières d’origine soviétique sont «au centre de l’attention internationale», pour reprendre les mots de la World Nuclear Association: la première génération de réacteurs à eau pressurisée WER-440/230 et les onze derniers réacteurs en activité de type RBMK, la filière de la centrale de Tchernobyl.

L’Union européenne a accompli de gros efforts pour assainir le parc nucléaire du Vieux continent. Elle a posé notamment comme conditions à ses nouveaux membres d’Europe centrale et orientale de se débarrasser de leurs réacteurs les plus suspects. La Bulgarie a ainsi fermé entre 2002 et 2006 les quatre tranches obsolètes de sa centrale de Kozloduy. La Lituanie a fermé entre 2004 et 2009 les deux tranches de sa centrale d’Ignalina. Et la Slovaquie a fermé entre 2006 et 2008 les unités 1 et 2 de sa centrale de Bohunice V1.

Le niveau de sûreté pourrait encore être augmenté bien évidemment. L’Union européenne, qui est très nucléarisée avec ses 143 réacteurs, abrite des installations vieillissantes ou situées dans des zones de sismicité modérée ou encore cumulant les deux handicaps comme la centrale alsacienne de Fessenheim.

Les Etats-Unis, qui détiennent le premier parc nucléaire du monde (104 réacteurs), s’interrogent au­jourd’hui sur la solidité de leurs installations. Comme le Japon, ils possèdent une série de centrales vieillissantes dans des régions vulnérables aux tremblements de terre et aux tsunamis. Dans son édition du 22 mars, le Time s’arrête sur les mesures de protection entourant certains réacteurs californiens. La centrale de San Onofre, près de San Diego, est protégée des tsunamis par un mur d’une hauteur de 30 pieds, indique-t-il. Or c’est là précisément, selon lui, la taille qu’avait le mur de protection de la centrale de Fukushima submergé le 11 mars par une vague de… 33 pieds.

La Russie n’est pas en reste. Un membre du Conseil public auprès de l’Agence nationale de l’énergie atomique (Rosatom), Vladimir Kouznetsov, a affirmé mi-mars que son pays possédait quatre centrales nucléaires potentiellement dangereuses: celles de Kola (nord-ouest), de Novovoronej (centre), de Balakovo (Volga) et de Rostov (sud), les deux dernières se situant dans des zones sismiques actives. Il a regretté par ailleurs «la prolongation frénétique du délai d’exploitation des vieux réacteurs», en donnant pour exemple la centrale Leningradskaïa (près de Saint-Pétersbourg).

L’une des centrales jugées les plus dangereuses au monde est cependant l’installation vétuste de Metsamor, en Arménie. Fermée après le terrible tremblement de terre qui a fait 25 000 morts dans la région en 1988, elle a rouvert quelques années plus tard en dépit des objections de l’Union européenne et des Etats-Unis, afin de pallier d’importantes pénuries d’électricité. Bruxelles a proposé en 2004 de verser 100 millions d’euros en échange de sa fermeture. Mais Erevan a rejeté l’offre, en expliquant que le réacteur fournit 40% de l’énergie consommée dans le pays.

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