Chaque semaine de l'été, «Le Temps» évoque une molécule qui a changé le monde en entrant dans la grande famille des médicaments

Episodes précédents:

Il manque un nom au générique de Homeland, cette série télévisée haletante dont l’héroïne est une espionne bipolaire et borderline, accro à ses cachets: celui de John Cade, le psychiatre australien découvreur du lithium dans les années 1940, sauveur de Carrie Mathison et de millions d’autres personnes qui, grâce à lui, peuvent mener une vie quasi normale. Un bienfaiteur de l’humanité, les troubles bipolaires (les anciennes «psychoses maniaco-dépressives») touchant de 1 à 2,5% de la population mondiale.

Le lithium a toujours été présent sur Terre, engendré dès le Big Bang. Son nom vient de la pierre, lithos, car il a été découvert dans des minéraux, où il existe sous forme de sels ou d’oxydes. Ses effets bénéfiques sur les troubles psychiques étaient connus des Grecs et des Romains, qui se plongeaient dans des sources riches en alcaline pour soigner leur mélancolie et leur manie. Mais ce n’est qu’au mitan du XXe siècle, dans des conditions très expérimentales que salue la revue Nature, que tout s’est vraiment joué.

Né en 1912, John Cade est fils de psychiatre. Il a une connaissance intime des troubles psychiques pour avoir grandi dans des asiles – à l’époque, les thérapeutes habitaient près de leurs patients – et a toujours considéré que le cerveau, comme les autres organes, pouvait être malade et guérir.

Un médecin qui expérimente sur lui-même 

Dans le camp japonais où il est prisonnier pendant la guerre, il remarque que les concentrations d’acide urique dans l’urine des personnes psychiquement atteintes sont différentes, et fait l’hypothèse d’un lien entre état mental et changements biologiques ou organiques. Une approche qui tranche: le modèle de la psychanalyse qui prévalait alors interprétait la dépression comme une colère tournée vers soi, et les troubles psychiques étaient souvent attribués à une éducation déficiente.

De retour en Australie, tout seul dans un cellier désaffecté de l’hôpital de Bundoora, il bricole. Il récupère l’urine de malades maniaques ou déprimés, qu’il conserve dans le frigidaire familial avant d’injecter des doses toujours plus fortes dans l’abdomen de hamsters. Pour diminuer la toxicité, il teste le carbonate de lithium, le produit utilisé depuis le XVIe pour traiter la goutte. Son épouse a raconté par la suite le ravissement qui l’a saisi en constatant que les petits rongeurs devenaient calmes, très calmes. Plus tard, on supposera que les cobayes étaient en fait intoxiqués par des doses bien trop fortes…

En médecin consciencieux, Cade avale lui-même du lithium pendant plusieurs semaines, pour s’assurer de sa non-toxicité – primum non nocere. Il le teste ensuite sur dix patients. Cinq se rétablissent spectaculairement, mais un décède, après des doses trop fortes. Cade se décourage.

Prescription générale?

Mais ses résultats publiés en 1949 attirent l’attention: la recherche se concentre désormais sur les bons dosages. Sans électrochocs, sans lobotomie, un patient atteint depuis longtemps pouvait recommencer à vivre normalement en dix à quinze jours! Dans les années 1960, le gluconate de lithium devient doucement le traitement de référence pour les troubles bipolaires. Même si, encore aujourd’hui, son fonctionnement reste mal connu.

Le lithium conserve d’autres secrets. Des études au Texas et au Japon ont ainsi pointé une corrélation entre de trop faibles niveaux de lithium dans l’eau et des taux de suicide plus hauts. Au point qu’un psychiatre s’est demandé dans le New York Times en 2014 si nous ne devrions pas tous prendre du lithium… Les pharmas s’y intéressent peu: c’est un élément naturel, il n’y a donc pas de brevet possible et les traitements sont très bon marché. Seulement 5% du lithium mondial est utilisé à des fins thérapeutiques; l’avenir du métal blanc réside dans les nouvelles batteries.