La brèche continue à vomir son poison. Six semaines après l’incendie de la plate-forme Deepwater Horizon au large des côtes de la Louisiane, des centaines de tonnes de pétrole continuent à s’écouler chaque jour, à 1500 mètres de profondeur, dans les eaux du golfe du Mexique. La marée noire, qui est d’ores et déjà la pire de l’histoire des Etats-Unis, est bien partie pour figurer parmi les plus graves de l’histoire humaine, à la hauteur des catastrophes consécutives aux destructions des plates-formes Ixtoc 1, en 1979, et Nowruz, en 1983. Mais que va devenir tout ce brut déversé?

Le pétrole possède deux caractéristiques essentielles qui commandent son comportement général dans une telle situation. Il est d’abord plus léger que l’eau, ce qui implique qu’il a tendance à remonter à la surface de la mer. Il ne se mélange pas facilement à cette même eau, ensuite, ce qui signifie qu’il reste normalement compact, comme de l’huile, à moins de subir de fortes contraintes extérieures.

L’affaire n’est pas simple cependant. Le pétrole n’est pas un produi­t homogène. Il réunit de nombreux éléments, qui se comportent différemment une fois libérés dans l’eau. Ses fractions les plus légères, des gaz comme le méthane, s’évaporent sitôt arrivées à la surface et se dissolvent rapidement dans l’atmosphère. Les autres, trop lourdes pour quitter l’élément liquide, sont susceptibles de subir des sorts variés en fonction de leur composition et de leur environnement.

Or deux forces agissent rapidement sur elles. La première est la lumière du soleil. «Les rayons ultraviolets modifient la structure de certains composants, explique Frank Haeseler, chef du Département de géochimie de l’Institut français du pétrole. Le processus, appelé photo-oxydation, a sur eux des effets contrastés. Il coupe certains éléments en petits morceaux, ce qui les minéralise en H2O et en CO2, et en agglomère d’autres en plus grosses molécules.»

La deuxième force est la houle. En brassant la surface de la mer, le vent et les vagues ont à leur tour un gros impact sur ce qu’il reste du pétrole. Mais cet impact est lui aussi multiforme, puisqu’il peut aussi bien disperser le brut que le mêler à l’eau dans une émulsion que les spécialistes qualifient de «mousse au chocolat».

Le pétrole demeuré dans l’eau termine sa course de deux manières principales. Tandis qu’une partie se dilue dans l’eau en portions minuscules bientôt inoffensives, une autre, la plus importante, est lentement absorbée par toute une série de micro-organismes, notamment de bactéries qui trouvent en elle une précieuse source de carbone et d’énergie. Au final, contrairement à des poisons persistants comme la dioxine, le pétrole a pour particularité de disparaître complètement en quelques années. Né de la nature, il retourne à la nature.

Combien de temps nécessite cette opération? «Un certain temps», répond Frank Haeseler. C’est que les différents composants du brut s’effacent à des vitesses différentes. Si l’évaporation des plus légers s’effectue en quelques heures, la dilution de certains autres dans l’élément aquatique est une question de jours. Quant à l’absorption des derniers par des micro-organismes, elle se compte en mois et même, bien souvent, en années.

Qu’en sera-t-il précisément cette fois? Le pétrole qui s’échappe dans le golfe du Mexique est de type assez léger, indique le géochimiste. Ce qui signifie que 20 à 40% devraient s’évaporer, 5 à 10% se dissoudre et 50 à 75% se biodégrader. Les deux premières opérations devraient se dérouler à leur rythme normal. La troisième, en revanche, pourrait bien durer plus longtemps que d’habitude en raison des énormes quantités de brut concernées.

Un dernier cas de figure se présente régulièrement: l’arrivée d’hydrocarbure sur la terre ferme. La nappe actuelle a elle-même commencé à lécher les rives de la Louisiane et n’était plus donnée vendredi qu’à une dizaine de kilomètres de la Floride. Or, un tel développement a pour effet notable de retarder la biodégradation. «Les micro-organismes présents dans les sédiments mangent aussi le pétrole qui finit également là par disparaître, assure Silvia Frey, biologiste marine à l’organisation alémanique OceanCare. Mais ils le font plus lentement que dans l’eau.»

Or le pétrole cause de gros dégâts avant de disparaître. «Certains de ses composants ont une toxicité très forte et peuvent tuer tout de suite, reconnaît Frank Haeseler. D’autres représentent un danger à plus long terme en provoquant des mutations génétiques.»

Pour Silvia Frey, la fuite en cours menace de toutes sortes de façons le monde vivant de la région. En surface, le pétrole pose problème aux oiseaux pêcheurs comme aux dauphins qui ont besoin d’émerger régulièrement de l’eau pour respirer. En profondeur, la multiplication de micro-organismes due à la soudaine abondance de pétrole risque de raréfier le peu d’oxygène existant. Même l’évaporation des gaz représente pour elle un danger sérieux, bien que très localisé, d’empoisonnement. Et c’est sans compter la perspective de voir les plages et les mangroves du sud des Etats-Unis, ces extraordinaires concentrations d’espèces, envahies par des nappes de brut.

A ce stade, l’homme ne peut que limiter les dégâts. En ramassant un maximum de pétrole sur terre comme sur mer. En installant des barrages susceptibles de freiner la progression du brut vers les rivages. Et en répandant des dispersants sur les nappes, de manière à accélérer les processus naturels de dilution et de biodégradation. Mais gare à ce que le remède n’ajoute pas du mal au mal! Le dispersant le plus abondamment utilisé ces derniers jours, le Corexit, est aussi nocif.