A quelques centaines de mètres au-dessus des immenses antennes paraboliques de Loèche, c’est le vert qui domine. Il ne faut pourtant qu’un court instant pour que le regard se pose sur les troncs calcinés encore présents, comme autant de vestiges de l’incendie criminel qui, à la mi-août 2003, a ravagé 300 hectares de la forêt valaisanne.

En ce début d’été pluvieux, après un printemps fort arrosé, la végétation semble en pleine forme dans la partie la plus basse de la zone incendiée. Fleurs, herbes, arbustes: la nature donne l’impression de prendre sa revanche. Mais, si les jeunes feuillus sont déjà nombreux, les pins sylvestres eux restent rares. Or avant la catastrophe, à cette altitude (environ 900 mètres), ils régnaient en maîtres. Aujourd’hui ce sont les trembles, les saules et les bouleaux qui se partagent l’espace. Ces espèces dites «pionnières», qui ont été les premières à réinvestir le terrain incendié, ont réussi à persister.

Les conditions climatiques entre 2004 et 2006 auraient décidé de l’avenir de la forêt. «Tout s’est joué durant les deux ou trois premiers étés après l’incendie, explique Thomas Wohlgemuth, chercheur à l’Institut fédéral de recherches sur la forêt, la neige et le paysage (WSL), qui étudie la régénération de la forêt de Loèche depuis dix ans. Les températures élevées et la sécheresse pendant cette période cruciale n’ont pas été favorables aux pins, et ont permis aux autres essences de prendre le dessus.» Le petit pin a en effet besoin de beaucoup d’eau pour arriver à produire les racines longues et robustes nécessaires à sa croissance. Pour lui laisser une meilleure chance, il aurait fallu irriguer en quantité pour contrecarrer les effets de la sécheresse. Inimaginable au vu de la surface concernée.

C’est finalement au bord de la petite route qui serpente au-dessus de Loèche que les jeunes pins ont aujourd’hui trouvé une place, là où les autres espèces leur laissent un peu d’espace. Au fur et à mesure que l’on gravit le chemin, le paysage change. Peu à peu, les pins disparaissent définitivement et la verdure semble moins présente. Un effet d’optique sans doute, car les sols sont pourtant bien recouverts de végétaux. Mais le regard est irrémédiablement accroché par les troncs calcinés des mélèzes et des épicéas centenaires qui se dressent par milliers.

Alors que les pins brûlés sont tombés, les conifères restent, eux, bien droits dans la pente. «Le feu a été moins intense dans cette zone de plus haute altitude, précise Thomas Wohlgemuth. Les racines de ces arbres sont donc pour la plupart encore intactes.» Le spectacle donne pourtant l’impression que c’est ici, à près de 2000 m, que les stigmates du drame sont les plus voyants.

C’est en fait dans cette partie de la zone incendiée que la régénération des arbres est la plus prometteuse. A bien y regarder, il est vrai que beaucoup de petits conifères ont déjà repoussé entre les troncs de leurs ancêtres morts ou durement endommagés. Dépassant rarement un mètre pour l’heure, ils sont pourtant l’avenir de la forêt de Loèche.

«A cette altitude, les températures sont plus fraîches et l’humidité plus importante, les conifères ont donc pu reprendre leur place sans trop de difficulté, contrairement aux pins de la zone basse», dit Thomas Wohlgemuth. La présence d’un îlot de sapins miraculés a aussi donné un bon coup de pouce à la repousse: «Une petite parcelle de terrain a échappé aux flammes, et les graines qui proviennent de ces conifères ont été très utiles pour ensemencer le sol, après l’incendie.»

Pour suivre avec précision l’impact de l’incendie sur la flore locale et l’évolution de la régénération de la forêt, le WSL a lancé un projet en 2004. Thomas Wohlgemuth, aidé de deux équipes de collaborateurs, effectue régulièrement depuis des campagnes de recensement des espèces présentes. Pour assurer la reproductibilité des mesures année après année, le terrain a été entièrement balisé et quadrillé en 150 zones, à l’intérieur desquelles 50 m2 sont systématiquement étudiés.

La campagne 2013 a commencé au début du mois de juillet. Carnet et mètre en main, les spécialistes de la flore valaisanne vont mettre deux mois pour passer au peigne fin toute la montagne, notant les espèces rencontrées, leur densité ainsi que la taille des arbustes. Un travail de bénédictin! «Le plus dur, c’est d’arriver à trouver des personnes suffisamment calées en flore locale, sourit Thomas Wohlgemuth. La végétation du Valais est très différente de celle que l’on trouve dans les autres régions alpines, ce qui ne facilite pas la tâche.»

Dix après le drame, de nouvelles espèces sont encore découvertes là où s’élevait avant la grande forêt de pins sylvestres. Les observations des scientifiques montrent que le nombre d’espèces végétales a augmenté de 20 à 25% depuis 2003. Cela s’explique par les conditions «favorables» générées par l’incendie pour tous les végétaux que la structuration de la forêt empêchait de croître. «Après le feu, l’espace s’est retrouvé totalement à découvert, il y avait donc de la place pour tout le monde, explique Thomas Wohlgemuth. Par ailleurs, les cendres ont minéralisé et donc enrichi les sols.» Les habitants de la région ont ainsi pu assister à des floraisons inhabituelles et parfois spectaculaires, comme celle du pastel des teinturiers, qui a repeint la zone incendiée en jaune de la troisième à la cinquième année. Ou encore l’épinard-fraise qui, lui, a fait virer la montagne au rouge pourpre le temps d’un printemps.

Mais cette croissance devrait atteindre un maximum prochainement et cesser lorsque les arbres commenceront à faire de l’ombre et que les nutriments deviendront moins abondants. Des espèces commenceront alors à disparaître.

«Au fil des ans, on va aussi voir des modifications dans la répartition des essences d’arbres, ajoute Thomas Wohlgemuth. Et il n’est pas impossible que les pins reprennent leurs droits sur les espèces pionnières.» Si ces arbres grandissent doucement, ils deviennent ensuite bien plus grands que les feuillus. Les saules, les trembles et les bouleaux devraient donc reculer au fil des ans… ou des décennies.

«Après dix années passées à observer cette région, je garde espoir, confesse Thomas Wohlgemuth. Il faut faire confiance à la plasticité de la forêt, à ses capacités de résilience.» Si les premières années après le drame sont cruciales, le spécialiste rappelle que les arbres ne vivent pas au même rythme que l’homme; ils sont faits eux pour vivre bien au-delà du centenaire. Ce qui leur laisse du temps pour devoir endurer bien des conditions difficiles. «Les conifères repeupleront ce pan de montagne, assure Thomas Wohlgemuth. Nous ne serons malheureusement plus là pour le voir

Les températures élevées et la sécheresse ont été défavorables aux pins