Art pariétal

La longue convalescence de la grotte de Lascaux

Victime de son succès, la grotte ornée a subi trois grandes crises menaçant les fresques inscrites au patrimoine mondial de l’humanité. Un vaste programme de conservation a été lancé en 2010. Un colloque à Paris vient de dresser un premier bilan  

«Dans une période extrêmement sombre, quatre jeunes garçons découvrent une œuvre saisissante…» L’histoire commence le 12 septembre 1940, dans une France à moitié occupée par l’Allemagne nazie. Quatre adolescents, dans la pénombre d’une grotte de Dordogne, les yeux écarquillés, à la lueur tremblante de lampes de fortune. Sidérés, fascinés, éblouis, ils voient soudain jaillir des parois de pierre un fabuleux bestiaire. Rouge, noir, ocre ou blanc: chevaux, cerfs, bouquetins, aurochs, félins, rennes, ours… s’élancent ainsi sur le calcaire, vifs, élégants, palpitant presque encore. Une explosion de vie, d’une grâce inouïe.

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Ces jeunes venaient de découvrir «la chapelle Sixtine de l’art pariétal». Sans doute étaient-ils les premiers à pénétrer dans ce sanctuaire depuis que nos ancêtres, il y a 19 000 ans, accomplirent ce chef-d’œuvre. Mais 77 ans plus tard, le défi est tout autre: il consiste à «protéger ce patrimoine hors-norme qui appartient à la communauté internationale», a résumé Vincent Berjot, Directeur général des patrimoines au Ministère français de la culture, les 17 et 18 octobre derniers lors d’un colloque à l’Unesco.

Tout un écosystème

Des chercheurs de nombreux pays s’étaient rassemblés à Paris pour faire le bilan de sept années de recherches du Conseil scientifique international de Lascaux, nommé en 2010. Sa mission: superviser la conservation de la grotte, de ses parois et de ses œuvres. Archéologues, géologues, climatologues, microbiologistes ont ainsi uni leurs efforts.

«Le premier danger auquel nous avons paré, c’est celui d’une action en aveugle, explique Yves Coppens, qui préside ce Conseil scientifique. Une grotte, ce n’est pas que du vide. Elle a un contenant et un contenu. Elle est alimentée en eau, en air, en gaz divers. Elle héberge des êtres vivants. C’est un écosystème qui ne cesse de changer.» C’est tout cet environnement et cet écosystème que les experts ont voulu comprendre et suivre. «Le point fort de ce travail, c’est son interdisciplinarité», relève Muriel Mauriac, conservatrice de la grotte de Lascaux.

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Trois crises d’envergure

«Tout le monde connaît Lascaux», a rappelé Jean-Michel Geneste, ancien Conservateur général du patrimoine. Ses fresques ne figurent-elles pas dans les manuels scolaires du monde entier? Mais ce «Versailles de la préhistoire» a été victime de son succès. Ouverte au public en 1948, la grotte connaîtra des records d’affluence en 1962 – jusqu’à 1800 visiteurs par jour.

En 1963, la grotte est fermée au public. Les premiers signes d’alerte étaient apparus en 1955: des «taches vertes» se développaient sur les parois, dues à des colonies d’algues. La seconde crise se produit en juillet 2001, quand surgissent des moisissures blanches (Fusarium Solani) sur le sol de la grotte. Elles seront traitées en 2001-2003 par des biocides.

Puis survient la troisième attaque. En 2006, des taches noires apparaissent sur les parois. En 2007, elles atteignent les peintures. Elles proviennent de deux champignons qui produisent de la mélanine. En janvier 2008, un traitement biocide est entrepris. A partir de 2009, une série de recherches est lancée sur l’écologie microbienne, la géologie du massif de Lascaux, les flux d’eau et de matières carbonées.

Ces études ont révélé la diversité des micro-organismes présents dans la grotte. Celle-ci abrite, au total, 188 genres de bactéries et 79 genres de champignons. «J’ai été impressionné par leur liste!», reconnaît Yves Coppens. Leur distribution varie selon les secteurs de la caverne: elle diffère selon que l’on se trouve dans la salle des Taureaux, dans l’Abside… «Cela prouve l’existence de microclimats différents dans la cavité», indique Muriel Mauriac. Lorsqu’une zone de la grotte est visuellement atteinte, on note un appauvrissement de cette diversité. C’est que l’un de ces micro-organismes est devenu dominant.» Parmi les autres bestioles hébergées à Lascaux, les arthropodes dominent largement, en sus des inévitables araignées et acariens. Parmi eux : les collemboles, arthropodes de quelques millimètres, se nourrissent des fameuses taches noires. Le rôle de leurs déjections dans la diffusion de l’infection est à l’étude.

Retrouver un équilibre naturel

En parallèle, tout est mis en œuvre – enfin – pour que la grotte retrouve son équilibre naturel. «La meilleure façon de préserver Lascaux est d’y changer le moins de choses possibles», résume Geneviève Pinçon, directrice du Centre national français de préhistoire. C’est une leçon des erreurs passées: «il ne faut pas ouvrir trop grand la grotte, limiter la foule…»

Aujourd’hui la grotte est convalescente. Malmenée par une présence humaine excessive, elle se stabilise peu à peu.

Muriel Mauriac

Etre le moins invasif possible: tel est le leitmotiv actuel. C’est ainsi que les gaines électriques et les luminaires installés à proximité des parois ornées, devenus obsolètes et source de chaleur excessive, ont été supprimés à partir de 2012. En janvier 2015, le dispositif d’extraction du gaz carbonique de la grotte a été stoppé. La décision d’arrêter les traitements chimiques utilisés pour résorber les taches noires, à leur tour, est prise à l’automne 2008. La stratégie actuelle mise sur un retour à l’équilibre, couplé à une surveillance étroite.

«Aujourd’hui la grotte est convalescente, se réjouit Muriel Mauriac. Malmenée par une présence humaine excessive, elle se stabilise peu à peu. Au regard de la grande crise du début des années 2000, nous sommes plutôt rassurés.» Le développement des taches noires semble enrayé. «Une tache noire sur un cerf, non traitée, a même spontanément régressé. Et les chauves-souris sont revenues! C’est le signe que la grotte a retrouvé un fonctionnement plus naturel.»

Phénomène étrange

Depuis 2015, un programme de recherche s’intéresse à un étrange phénomène: les «vermiculations», qui affectent les parois de nombreuses grottes. «A Lascaux, elles sont dues à une agglutination de particules (argiles et pigments) qui détériore les peintures, explique Pierre-Yves Jeannin, directeur de l’Institut suisse de spéléologie et de karstologie (ISSKA), qui coordonne ce programme. Nous étudions le rôle de l’alternance de condensation et d’évaporation de l’eau sur la paroi de la grotte, phénomènes qui dépendent des contrastes de température entre l’air et la paroi.» L’idée: établir des recommandations sur la gestion des paramètres climatiques de la grotte. Réponse en 2018.

En sus, la préservation de la grotte passe par une sanctuarisation de la colline de Lascaux. «La végétation, les sols, les formations superficielles et les altérites [des formations superficielles issues de l’altération de la roche en place] interviennent dans les modalités d’infiltration de l’eau», analyse Laurent Bruxelles, de l’Institut national de recherches archéologiques préventives.

Cette analyse a des retombées concrètes. En 2014, une route qui passait sur la colline de Lascaux a été fermée: elle constituait «l’une des principales perturbations hydrogéologiques en lien direct avec la grotte.» La gestion du couvert forestier est importante. Par exemple, «La coupe des châtaigniers devra se faire de manière raisonnée, en évitant les grandes trouées susceptibles de favoriser l’organisation du ruissellement.»

Mais comment protéger la grotte, tout en permettant au plus grand nombre d’en saisir toute la richesse? La réponse tient en un admirable fac-similé: Lascaux IV, ouvert en décembre 2016. Il a été permis par la réalisation d’un modèle 3D de ce site d’exception, en 2012-2014, grâce à des technologies de pointe et au soutien du Ministère de la culture français.

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