Cette femme bouleversera l’éducation supérieure. C’est une brillante et jeune professeure, primée pour ses travaux au sein du Stanford Artificial Intelligence Laboratory. Des travaux portant sur les prises de décision grevées d’un haut niveau d’incertitude: Daphne Koller est une femme pour qui la matière grise n’a pas été comptée. Née, au surplus, dans une famille d’universitaires et de professeurs, elle a joui des meilleures chances pour faire prospérer ses dons.

Sa passion et son hobby, pourtant, trouvent leur origine dans l’exact contrepoint de cette naissance bénie des dieux académiques: Daphne Koller s’est investie, avec sa start-up Coursera, dans la distribution, sur une base entièrement gratuite, de cours universitaires pour tous ceux et celles qui n’ont pas eu la chance, comme elle, de pouvoir s’offrir les meilleures universités du monde. Elle a présenté ce projet lors de la conférence TEDGlobal qui s’est tenue fin juin à Edimbourg.

Ses partenaires ne sont pas n’importe quelles universités: Coursera peut compter sur les universités de Princeton, Stanford, Ann Arbor, Berkley et Penn State, rien de moins. Pour une liste de cours qui vont de l’économie, la finance et le business aux sciences sociales, en passant par les mathématiques, les statistiques, la médecine, la biologie et les sciences de l’information: en tout, 43 cours en ligne escortés de toute une batterie de questions et quiz propres à valider l’avancée des internautes.

A ce jour, Coursera compte 640 000 étudiants, issus de 190 pays; 14 millions de vidéos vues; 6 millions de quiz effectués: on appellera cela un signal particulièrement fort dans le paysage académique contemporain. Qui plus est lorsque l’on sait le prix d’une année universitaire dans les établissements qui participent au projet de Coursera.

Comme le souligne cependant Daphne Koller, offrir des cours via Internet n’est ni une idée nouvelle ni une idée révolutionnaire. Qu’est-ce qui rend donc Coursera à la fois si attrayant auprès des étudiants et si prometteur pour le modèle de l’éducation numérique?

Le saut qualitatif trouve sa source, d’une part, dans le sérieux requis pour entrer dans la démarche (les étudiants en ligne s’engagent dans un processus exigeant). Coursera profite, d’autre part, des ressources redoutables offertes par le monitoring précis des interactions entre les étudiants et les quiz, qui permet de tailler sur mesure leur coaching et d’adapter, sur la base du traitement statistique de tous les clics effectués par les 600 000 élèves en ligne, les cours eux-mêmes: le mentor de Daphne Koller, le professeur Andrew Ng, spécialiste des machines à apprendre, est passé par là, qui est avec elle le fondateur de Coursera…

L’implacable logique de Daphne Koller laisse présager des bouleversements dans l’éducation supérieure. Le public de TEDGlobal ne s’y est pas trompé, qui a réservé à l’oratrice des applaudissements nourris.

Construis ton ordinateur, mon fils!

Avec Shimon Schocken, fondateur d’une université privée en Israël, c’est toute la nostalgie de la vieille Europe qui surgit à l’horizon de TEDGlobal, pour déboucher sur l’un des dix commandements de l’ère numérique: construire ton propre ordinateur tu sauras, si tu veux maîtriser la pensée et la technologie numérique et ne pas te laisser maîtriser par elle…

Mais d’abord la braise qui couve: la vieille Europe… pourquoi? Shimon Schocken a le sens de l’histoire et celui de la famille: il n’oublie pas son grand-père, Salman Schocken, citoyen allemand, qui dut quitter l’école à 14 ans et n’eut jamais le loisir de faire quelques études que ce soient. Ce qui ne l’empêcha pas de fonder une chaîne de grands magasins à l’architecture ultra-contemporaine pour l’époque, de fréquenter et d’aider Martin Buber, Franz Rosenzweig ou Franz Kafka, et de repartir de zéro en Palestine après que le régime national-socialiste lui eut confisqué ses biens. Les parents de Shimon, eux aussi, n’eurent pas le loisir de fréquenter l’université, mais restèrent, leur vie durant, attachés au livre, à la lecture. Figures matricielles. Saisir le monde, c’est connaître le livre… Mais lorsque le monde bascule dans la computation binaire, quo vadis?

Pour Shimon Shocken, pas d’hésitation: il faut maîtriser cela aussi. Et, pour ce faire, mettre les étudiants au défi de construire leur propre ordinateur de A à Z. Avec son collègue Noam Nisan, il met au point une méthode qui permet donc aux étudiants de construire, par modules séparés, un ordinateur, sur un semestre. En partant d’un minuscule module, le nand, opérateur logique de base.

Trois principes derrière la méthode de Shimon Schocken. Le premier: c’est en faisant que l’on apprend, en mettant les mains dans le cambouis. Le deuxième principe: qui trouve une méthode la met à disposition de ses semblables (c’est le principe de l’open source). Et, troisièmement: jouer peut être un puissant moteur de l’apprentissage.

Sur ces bases, le professeur Schocken a présenté à TED une méthode à la fois extrêmement sophistiquée, mais ludique et d’une absolue simplicité pour ses usagers, pour apprendre les mathématiques et la géométrie aux enfants. Développée par son ami Shmulik London, elle conquiert instantanément les participants de TEDGlobal, replongés, pour le coup, dans les théorèmes de base de la géométrie euclidienne.

La substance de l’esprit scientifique est dans le jeu et la coopération

Neuroscientifique de formation, Beau Lotto est venu à TEDGlobal avec la plus jeune contributrice à un article publié (dans les Royal Society’s Biology Letters): la très jeune Amy O’Toole, 12 ans – deux de moins à l’époque de l’expérience.

Avec ses camarades de primaire, elle a permis à Beau Lotto d’illustrer par l’exemple la thèse chère à ce neuroscientifique: la science est un état d’esprit, une manière d’être. Une manière d’être qui célèbre l’incertitude, s’adapte au changement, est ouverte au possible, à la coopération et demeure intrinsèquement motivée. Le projet ainsi réalisé démontre, à qui pouvait encore en douter, qu’il est possible d’éveiller les enfants à la rigueur scientifique en tablant sur la formidable capacité de l’être humain à jouer et à se poser les questions les plus inattendues. Plébiscité par la revue Science, l’article et l’expérience d’Amy O’Toole a apporté à la session «Building Blocks» de TEDGlobal une preuve de plus de l’extraordinaire bouillonnement suscité aujourd’hui par l’esprit open source et collaboratif appliqué au monde de l’éducation.