Les Suisses de Californie

Lorenzo Fluckiger, le roboticien de la NASA

Cet ancien chercheur de l’EPFL n’est jamais reparti après son post-doc passé en Californie. Depuis le centre de recherche d’Ames en pleine Silicon Valley, l’ingénieur conçoit l’intelligence des engins que l’agence spatiale envoie dans l’espace

«Le Temps» propose une opération spéciale en racontant, depuis San Francisco, les innovations à venir dans les domaines scientifiques, technologiques ou culturels. Nos seize journalistes, vidéastes, photographes et dessinateur parcourent la ville, la Silicon Valley et la Californie pour découvrir les nouvelles tendances au cœur de ce laboratoire mondial de l’innovation.

Retrouvez tous nos articles de San Francisco

La NASA vient tout juste de fêter ses 60 ans cette semaine. Située en plein milieu de la Silicon Valley, à Ames, l’agence spatiale américaine a une présence imposante. Notamment parce que son hangar à dirigeable – qui date des années 1940 – se voit bien depuis la route 101 qui descend de San Francisco à San José. Comment une agence aux vols mythiques vers la Lune (qui datent maintenant d’il y a plus de 40 ans) garde-t-elle son attractivité face à l’effervescence du monde des start-up dans lequel elle baigne en Californie?

Lire un autre portrait: Luc Bauer, le pionnier suisse de la Silicon Valley

Réponse avec le Genevois Lorenzo Fluckiger, un ancien chercheur de l’EPFL, venu passer un post-doc sur place en 1999… Et qui n’est jamais reparti. Notre interlocuteur nous reçoit au Space Bar au sein de la NASA. Sur la route de l’enceinte, un rapace se balade. «Ils chassent les dindes sauvages», s’amuse Lorenzo. Ce dernier a déménagé ici pour assouvir sa passion de l’ingénierie et c’est ce qui le fait rester. Il voit bien des collègues partir pour Google et d’autres boîtes du coin contre de gros chèques, mais ce n’est pas sa mentalité. «Ce que j’aime, c’est aider les scientifiques à accomplir leur mission.»

Et encore un autre: Mathieu et Thomas de Candia, frères de tech

Robots autonomes

Le Suisse a fait de la microtechnique la meilleure voie pour finir en robotique. Son job consiste à programmer ses engins pour qu’ils gagnent en autonomie et deviennent de plus en plus dégourdis lorsqu’il s’agit d’explorer des satellites ou des planètes. «Il faut vingt minutes pour envoyer un message sur Mars, il vaut mieux que votre robot sache quoi faire pendant ce laps de temps s’il y a un imprévu.» Lorenzo Fluckiger travaille de manière à ce que les engins gagnent en autonomie, mais aussi qu’ils apprennent plus vite. «La manière classique de programmer les robots consiste à découper phase par phase ce qu’ils doivent faire. Tout cela prend beaucoup de temps.» La nouvelle conception va se rapprocher de ce que font les constructeurs automobiles avec les véhicules autonomes. «Nous avons pas mal de points communs et nous partageons d’ailleurs un programme avec Nissan.» L’équipe robotique de la NASA compte une trentaine d’ingénieurs dans un centre de recherche qui emploie en tout 3000 personnes.

Lire également: La Californie est avide d’espace

Les robots de Lorenzo Fluckiger sont des petits véhicules à quatre roues capables de se mouvoir partout. Les phases de test ont lieu aussi bien en Californie, dans le désert de Mojave, qu’au Chili ou au sud du cercle polaire arctique. «C’était un grand moment de déployer mes robots sous le soleil de minuit.» Ces machines – construites par une entreprise américaine sur les spécifications de la NASA – doivent pouvoir être démontées et embarquées dans un petit avion. Dans la perspective de voyages plus lointains.

Une vie à une autre allure

Les kits, ça le connaît Lorenzo. Avec son épouse, Cécile Peraire, il a décidé, en 2002, de se lancer dans la construction d’un bateau. «C’était le premier moment où vraiment nous nous projetions ici.» A deux, ils fabriquent Plume, leur 27 pieds, avec lequel ils feront un voyage aussi calme que long en Basse-Californie jusqu’au Mexique. Lorenzo habita longtemps Mountain View et venait à vélo au travail. Mais l’expansion de Google dans cette localité a changé la donne. Les loyers ont explosé et la société qui compte désormais 400 bâtiments et construit son nouveau siège a fait fuir les simples résidents.

Google poursuit Lorenzo Fluckiger jusque dans l’enceinte de la NASA, qui compte un aéroport. Ce dernier est réservé au président américain quand il se déplace dans la région, ainsi qu’aux équipes de sauvetage dans le Pacifique tout proche. Et à Google qui a passé un accord avec l’agence pour utiliser sa piste d’atterrissage pour les transports en avion privé de ses fondateurs et ses dirigeants. «Nous avons une bonne rétention de nos équipes, même si les grands de l’industrie du coin aspirent les talents.»

La NASA, elle, semble vivre à une tout autre allure. «C’est une bonne chose qu’il y ait de la concurrence avec des boîtes comme SpaceX qui nous stimulent, même si, dans ce cas-là, ce n’est qu’un transporteur. A l’agence, si une procédure a fonctionné, on la répète même quarante ans après sans trop se poser de questions. Cela peut s’avérer sclérosant.» Mais Lorenzo apprécie le sens de la mission de la maison. Et au niveau du travail, «l’équilibre est parfait entre recherche et application». Ici, on ne se fait pas abuser par des termes trop ronflants. «La blockchain? Je demande à voir.»

Bac à sable géant

L’ingénieur préfère le concret. Comme jouer dans son bac à sable, grand comme deux terrains de foot et visible depuis Google Map, avec des robots contrôlés depuis la Station spatiale internationale (ISS). Et ses engins travaillent toujours en interaction avec l’humain. «Je travaille sur des scénarios: par exemple, comment monter une base avec des hommes qui feraient les manipulations essentielles et les robots qui les assisteraient. Ils devraient communiquer de façon naturelle. Il faudrait pouvoir lui dire: viens m’éclairer par-derrière!»

Lorenzo adore bidouiller, comme il dit, et apprécie les problèmes intégrant de multiples disciplines. Il faut toutefois beaucoup de rigueur, comme pour le logiciel qu’il développe sur un robot à destination de l’ISS. Signe de la capacité à se renouveler de la NASA, tout le logiciel de ce projet baptisé Astrobee est développé en «open source». «N’importe quel programmeur peut le charger et l’expérimenter avec notre simulateur. Nous espérons avoir de plus en plus de contributions externes», s’enthousiasme notre interlocuteur.

«Presque tous les gens de ma volée sont rentrés.» Son épouse enseigne à Carnegie Mellon University, qui a un campus au sein même de la NASA, à Ames. Le couple ne se voit pas prendre sa retraite dans la Silicon Valley. «Ce n’est pas un endroit où finir ses jours. La vie est trop chère, et rester ici n’a pas de sens si tu n’es pas à fond dans le côté dynamique de la vie professionnelle.»


Lorenzo Fluckiger en dates

1970 Naissance à Genève.

1999 Réveillon de l’an 2000 dans la Death Valley.

2002 Mise à l’eau de Plume, son bateau.

2004 Naissance de son fils, Kenzo.

2007 Première en Arctique avec des robots.

2012 Célèbre l’atterrissage du robot Curiosity sur Mars avec l’équipe du projet.

Explorez le contenu du dossier

Publicité