Animaux 

L'ours polaire à la diète forcée à cause de la fonte de la banquise  

Des chercheurs américains ont suivi et équipé de caméras neuf ours blancs vivant librement en Alaska. Résultats: plus de la moitié ont des dépenses énergétiques supérieures à leurs apports alimentaires

La banquise, à perte de vue. Un vent glacial souffle une fine pellicule de neige. Et puis un museau blanc couvert de givre surgit furtivement, tout en haut de l’écran. Parfois, c’est une énorme patte aux griffes acérées, en bas. Une ombre immense s’avance. L’image tangue, au rythme des pas lourds qui crissent sur la neige. Soudain, c’est le plongeon dans une mer turquoise. Des bulles, des remous. Une tête profilée fend l’eau avec vigueur. Magie de ces instants de vie sauvage volés. Superbes scènes, parfois cruelles et saignantes (âmes sensibles s’abstenir), quand un ours polaire – c’est bien de lui qu’il s’agit – attrape son mets favori, un phoque.

Mais ne nous y trompons pas: c’est un colosse aux pieds d’argile que ces vidéos, spectaculaires, donnent à voir. Mises en ligne par la prestigieuse revue Science, le 2 février, elles ont été «réalisées par» neuf ours polaires vivant en liberté sur la banquise du nord de l’Alaska, équipés de caméras fixées à leur cou. Et c’est la lutte d’un titan, le plus grand prédateur terrestre, pour sa survie qui est ici filmée.

L’étude qui accompagne ces vidéos le montre: la menace qui pèse sur Ursus maritimus (le nom savant de l’ours blanc) est plus lourde encore qu’on ne l’imaginait. Souvent, le super-prédateur rentre bredouille. La moitié des ours dépensent plus d’énergie à la poursuite de leurs proies qu’ils ne peuvent en retirer. D’où un déficit énergétique – et un amaigrissement.

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Période de chasse réduite

On connaît l’engrenage funeste qui rend cette espèce «vulnérable à l’extinction». A mesure que le climat se réchauffe, la banquise fond: la période de chasse de ce grand carnivore raccourcit. Et le plantigrade a de plus en plus de mal à tuer les 50 à 60 phoques annuels dont il a besoin pour survivre.

La population actuelle des ours blancs est estimée entre 20 000 et 26 000 individus. Mais «si la fonte des glaces se poursuit au rythme actuel, la surface de l’habitat estival de l’ours polaire se sera contractée de plus de 40% d’ici au milieu du XXIe siècle, faisant diminuer sa population de plus de deux tiers», estime le WWF.

Toutes ces données concourent à montrer le fort coût énergétique, pour l’ours polaire, de la recherche de proies

Yvon Le Maho, écophysiologiste à l’Université de Strasbourg

C’est donc une fragilité supplémentaire que révèle aujourd’hui l’étude parue dans Science, menée par des équipes de l’US Geological Survey (Alaska) et des universités de Santa Cruz et de San Diego (Californie). Les auteurs ont d’abord mesuré, sur un ours polaire vivant dans un zoo, le «métabolisme de base», c’est-à-dire l’énergie minimale dont il a besoin, au repos, pour maintenir en activité ses fonctions vitales. Ce métabolisme s’est avéré bien plus élevé que prévu, d’environ 37 mégajoules par jour.

Impact sur le succès reproductif

Puis les chercheurs ont suivi neuf ours sauvages d’Alaska en avril 2014, 2015, et 2016. Ils ont mesuré leur dépense énergique totale par «la méthode de l’eau doublement marquée», une technique de référence. Le principe: les ours sont capturés et endormis, puis on leur injecte de l’eau marquée par deux isotopes stables (non radioactifs), le deutérium (²H) et l’oxygène 18 (18O); un premier échantillon de sang leur est prélevé. Les animaux sont remis en liberté. Huit à onze jours plus tard, ils sont capturés de nouveau, un second échantillon de sang est prélevé. De la différence entre les déclins de 18O et de 2H dans le sang, on déduit le taux de production de dioxyde de carbone (CO2) expiré, qui reflète la dépense énergétique globale.

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Les modèles prédisaient, chez les ours blancs, des dépenses plutôt faibles: le seigneur de la banquise ne chasse-t-il pas, pour l’essentiel, en restant assis à proximité d’un trou dans la glace, à attendre qu’un phoque pointe son nez pour respirer?

Eh bien non. En moyenne, la dépense énergétique totale des ours s’élevait à 51,6 mégajoules (ou 12 325 kilocalories) par jour, soit une dépense 60% plus élevée qu’on le pensait. De plus, les ours continuaient de montrer des dépenses énergétiques importantes même quand leurs proies se faisaient rares. Quatre des neuf ours étudiés ont perdu 10% ou plus de leur masse corporelle durant l’étude. L’un d’eux a perdu du muscle, en plus de la graisse. En moyenne, ils étaient actifs 34% de leur temps, ont montré les mini-accéléromètres fixés à leur cou.

«Toutes ces données concourent à montrer le fort coût énergétique, pour l’ours polaire, de la recherche de proies», résume Yvon Le Maho, écophysiologiste à l’Université de Strasbourg (France). Selon lui, ces approches d’écophysiologie sont indispensables. «Si l’on ne connaît pas la capacité d’une espèce à s’adapter ou non au changement climatique, dans son habitat naturel, on ne peut prévoir quelle sera l’évolution de la biodiversité.»

«La mobilité accrue des ours, imposée par la fonte et la fragmentation croissantes de la banquise, est susceptible d’induire un déséquilibre dans leur balance énergétique en augmentant leurs dépenses», concluent les auteurs de l'étude. Et ces dépenses accrues risquent d’avoir «des effets négatifs en cascade sur le succès reproductif» de cette espèce, donc sur le déclin de sa population. Un seigneur décidément à la peine, quand son domaine de glace, la banquise, se liquéfie.

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